A minuit elle voulut rentrer au palais, pour faire son service auprès de la reine et d'Ariitéa. Nous ouvrîmes sans bruit la barrière du jardin et nous avançâmes avec précaution pour examiner les lieux. C'est qu'il fallait éviter les regards du vieil Ariifaité, le mari de la reine, qui rôde souvent le soir sous les vérandas de ses domaines.
Le palais s'élevait isolé, au fond du vaste enclos; sa masse blanche se dessinait clairement à la faible clarté des étoiles; on n'entendait nulle part aucun bruit. Au milieu de ce silence, le palais de Pomaré prenait ce même aspect qu'il avait autrefois, quand je le voyais dans mes rêves d'enfance. Tout était endormi à l'entour; Rarahu, rassurée, monta par le grand perron, en me disant adieu.
Je descendis à la plage, prendre mon canot pour rentrer à bord; tout ce pays me semblait ce soir-là d'une tristesse désolée.
Pourtant c'était une belle nuit tahitienne, et les étoiles australes resplendissaient...
VIII
Le lendemain Rarahu quitta le service d'Ariitéa qui ne s'y opposa point.
Notre case sous les grands cocotiers, qui était restée déserte en mon absence, se rouvrit pour nous. Le jardin était plus fouillis que jamais, et tout envahi par les herbes folles et les goyaviers; les pervenches roses avaient poussé et fleuri jusque dans notre chambre... Nous reprîmes possession du logis abandonné avec une joie triste. Rarahu y rapporta son vieux chat fidèle, qui était demeuré son meilleur ami et qui s'y retrouva en pays connu.
... Et tout fut encore comme aux anciens jours...
IX
Les oiseaux commandés par la petite princesse m'avaient donné la plus grande peine en route, la plus grande peine que des oiseaux puissent donner. -- Une vingtaine survivaient, sur trente qu'ils avaient été d'abord, encore se trouvaient-ils très fatigués de leur traversée, -- une vingtaine de petits êtres dépeignés, gluants, piteux, qui avaient été autrefois des pinsons, des linottes et des chardonnerets. -- Cependant ils furent agréés par l'enfant malade, dont les grands yeux noirs s'éclairèrent à leur vue d'une joie très vive.
-- Mea maitai! (C'est bien, dit-elle, c'est bien, Loti!)