Le sentier que nous suivions semblait abandonné: les crabes bleus avaient tout envahi; ils fuyaient devant nous, avec ce bruit particulier qu'ils font le soir. -- La montagne était déjà pleine d'ombres.

Le grand Téharo marchait près de moi, rêveur et silencieux comme un Maori, et je tenais par la main l'enfant de mon frère.

De temps à autre, la voix douce de Taamari s'élevait au milieu de tous les grands bruits monotones de la nature; ses questions d'enfant étaient incohérentes et singulières. -- J'entendais cependant sans difficulté le langage de ce petit être, que bien des gens qui parlent à Tahiti le dialecte de la plage n'eussent pas compris; il parlait la vieille langue maorie à peu près pure.

Nous vîmes poindre sur la mer une pirogue voilée, qui revenait imprudemment de Tahiti; elle entra bientôt dans les bassins intérieurs du récif, presque couchée sous ce grand vent alizé.

Il en sortit quelques indigènes, deux jeunes filles qui se mirent à courir toutes mouillées, jetant au vent triste la note inattendue de leurs éclats de rire.

Il en sortit aussi un vieux Chinois en robe noire, qui s'arrêta pour caresser le petit Taamari, et tira de son sac des gâteaux qu'il lui donna.

Cette prévenance de ce vieux pour cet enfant, et son regard, me donnèrent une idée horrible...

Le jour baissait, les cocotiers s'agitaient au-dessus de nos têtes, secouant sur nous leurs cent-pieds et leurs scorpions. -- Il passait des rafales qui courbaient ces grands arbres comme un champ de roseaux; les feuilles mortes voltigeaient follement sur la terre nue...

Je fis cette réflexion naturelle, qu'il faudrait sans doute rester plusieurs jours dans cette île avant qu'il fût possible à une pirogue de prendre la mer; cela arrive fréquemment entre Tahiti et Moorea. -- Le départ du Rendeer était fixé aux premiers jours de la semaine suivante; mon absence ne le retarderait pas d'une heure, -- et les derniers moments que j'aurais pu passer avec Rarahu, -- les derniers de la vie, s'envoleraient ainsi loin d'elle.

Quand nous revînmes, la nuit tombait tout à fait. -- Je n'avais prévu cette nuit, ni l'impression sinistre que me causait son approche.