Nous ne disions rien tous deux; -- assis près l'un de l'autre, nous devinions mutuellement nos pensées tristes, sans avoir besoin de troubler ce silence pour nous les communiquer.

Les frêles poissons et les tout petits lézards bleus se promenaient aussi tranquillement que s'il n'y eût eu là aucun être humain; nous étions tellement immobiles, que les varos, si craintifs, sortaient des pierres et circulaient autour de nous.

Le soleil qui baissait déjà, -- le dernier soleil de mon dernier soir d'Océanie, -- éclairait certaines branches de lueurs chaudes et dorées; j'admirais toutes ces choses pour la dernière fois. Les sensitives commençaient à replier pour la nuit leurs feuilles délicates; -- les mimosas légers, les goyaviers noirs, avaient déjà pris leurs teintes du soir, -- et ce soir était le dernier, -- et demain, au lever du soleil, j'allais partir pour toujours... Tout ce pays et ma petite amie bien-aimée allaient disparaître, comme s'évanouit le décor de l'acte qui vient de finir...

Celui-là était un acte de féerie au milieu de ma vie, -- mais il était fini sans retour!... Finis les rêves, les émotions douces, enivrantes, ou poignantes de tristesse, -- tout était fini, était mort...

Et je regardai Rarahu dont je tenais la main dans les miennes... De grosses larmes coulaient sur ses joues; des larmes silencieuses, qui tombaient pressées, comme d'un vase trop plein...

-- Loti, dit-elle, je suis à toi... je suis ta petite femme, n'est-ce pas?... N'aie pas peur, je crois en Dieu; je prie, et je prierai... Va, tout ce que tu m'as demandé, je le ferai... Demain je quitterai Papeete en même temps que toi, et on ne m'y reverra plus... J'irai vivre avec Tiahoui, je n'aurai point d'autre époux, et, jusqu'à ce que je meure, je prierai pour toi...

Alors les sanglots coupèrent les paroles de Rarahu, qui passa ses deux bras autour de moi et appuya sa tête sur mes genoux... Je pleurai aussi, mais des larmes douces; -- j'avais retrouvé ma petite amie, elle était brisée, elle était sauvée. Je pouvais la quitter maintenant, puisque nos destinées nous séparaient d'une manière irrévocable et fatale; ce départ aurait moins d'amertume, moins d'angoisse déchirante; je pouvais m'en aller au moins avec d'incertaines mais consolantes pensées de retour, -- peut-être aussi avec de vagues espérances dans l'éternité!
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XXXIII

Le soir il y avait grand bal chez Pomaré, bal d'adieu offert aux officiers du Rendeer. -- On devait danser jusqu'à l'heure de l'appareillage, que "l'amiral à cheveux blancs" avait fixé pour le lever du jour.

Et Rarahu et moi, nous avions décidé d'y assister.