Les Tahitiens comprennent tous les sentiments du coeur et respectent la douleur. On savait que Rarahu était la petite femme de Loti; on savait que le sentiment qui nous unissait n'était point une chose banale et ordinaire; -- on savait surtout qu'on nous voyait pour la dernière fois.
Nous tournâmes à droite, par un étroit sentier bien connu. -- A quelques pas plus loin, sous l'ombrage triste des goyaviers, était ce bassin plus isolé où s'était passée l'enfance de Rarahu, et qu'autrefois nous considérions un peu comme notre propriété particulière.
Nous trouvâmes là deux jeunes filles inconnues, très belles, malgré la dureté farouche de leurs traits: elles étaient vêtues, l'une de rose, l'autre de vert tendre; leurs cheveux aussi noirs que la nuit étaient crêpés comme ceux des femmes de Nuka-Hiva, dont elles avaient aussi l'expression de sauvage ironie.
Assises sur des pierres, au milieu du ruisseau, les pieds baignant dans l'eau vive, elles chantaient d'une voix rauque un air de l'archipel des Marquises.
Elles se sauvèrent en nous voyant paraître, et, comme nous l'avions désiré, nous restâmes seuls.
XXXII
Nous n'étions pas revenus là depuis le retour du Rendeer à Tahiti. -- En nous retrouvant dans ce petit recoin qui jadis était à nous, nous éprouvâmes une émotion vive, -- et aussi une sensation délicieuse, qu'aucun autre lieu au monde n'eût été capable de nous causer.
Tout était bien resté tel qu'autrefois, dans cet endroit où l'air avait toujours la fraîcheur de l'eau courante; nous connaissions là toutes les pierres, toutes les branches, -- tout, jusqu'aux moindres mousses. -- Rien n'avait changé; c'étaient bien ces mêmes herbes et cette même odeur, -- mélangée de plantes aromatiques et de goyaves mûres.
Nous suspendîmes nos vêtements aux branches, -- et puis nous nous assîmes dans l'eau, savourant le plaisir de nous retrouver encore, et pour la dernière fois, en pareo, au baisser du soleil, dans le ruisseau de Fataoua.
Cette eau, claire, délicieuse, arrivait de l'Oroena par la grande cascade. -- Le ruisseau courait sur de grosses pierres luisantes, entre lesquelles sortaient les troncs frêles des goyaviers. -- Les branches de ces arbustes se penchaient en voûte au-dessus de nos têtes, et dessinaient sur ce miroir légèrement agité les mille découpures de leur feuillage. -- Les fruits mûrs tombaient dans l'eau; le ruisseau en roulait; son lit était semé de goyaves, d'oranges et de citrons.