Nous avions à emballer une quantité d'objets, -- une foule de choses qui eussent fait sourire beaucoup de gens: des branches des goyaviers d'Apiré, des branches des arbres de notre jardin, des morceaux de l'écorce des grands cocotiers qui ombrageaient notre case...
Plusieurs couronnes fanées de Rarahu, -- toutes celles des derniers jours, -- faisaient aussi partie de mon bagage, -- avec des gerbes de fougères, et des gerbes de fleurs. Rarahu y ajoutait encore des touffes de reva-reva, renfermées dans des boîtes de bois odorant, et de délicates couronnes en paille de peïa, qu'elle avait fait tresser pour moi.
Et tout cela emplissait des caisses en quantité, tout cela constituait un train de départ énorme...
XXXI
Vers deux heures nous eûmes terminé ces grands préparatifs. Rarahu mit sa plus belle tapa de mousseline blanche, plaça des gardénias dans ses cheveux dénoués, -- et nous sortîmes de chez nous.
Je voulais avant de partir revoir une dernière fois Faaa, les grands cocotiers et les grandes plages de corail; je voulais jeter un coup d'oeil dernier sur tous ces paysages tahitiens; je voulais revoir Apiré, et me baigner encore avec ma petite amie dans le ruisseau de Fataoua; je désirais dire adieu à une foule d'amis indigènes; je voulais voir tout et tout le monde, je ne pouvais prendre mon parti de tout quitter... Et l'heure passait, et nous ne savions plus auquel courir...
Ceux-là seuls qui ont dû abandonner pour toujours des lieux et des êtres chéris peuvent comprendre cette agitation du départ, et cette tristesse inquiète, qui oppresse comme une souffrance physique...
Il était déjà tard quand nous arrivâmes à Apiré, au ruisseau de Fataoua.
Mais tout était encore là comme dans le bon vieux temps; au bord de l'eau, la société était nombreuse et choisie; il y avait toujours Tétouara la négresse, qui trônait au milieu de sa cour, et une foule de jeunes femmes qui plongeaient et nageaient comme des poissons, avec la plus insouciante gaîté du monde.
Nous passâmes tous deux, nous donnant la main comme autrefois, et disant doucement bonjour de droite et de gauche à tous ces visages connus et amis. A notre approche les éclats de rire avaient cessé; la petite figure douce et profondément sérieuse de Rarahu, sa robe blanche traînante comme celle d'une mariée, son regard triste avaient imposé le silence...