-- Quand l'homme est mort, répondit lentement Rarahu, et enfoui sous la terre, quelqu'un pourrait-il l'en faire sortir?

-- Pourtant, dis-je encore, en me rattachant à certaines croyances sombres qu'elle n'avait pas perdues, -- pourtant tu as peur des fantômes; tu sais bien qu'à cette heure même, autour de nous, dans ces arbres, peut-être il y en a...

-- Ah! oui, dit-elle avec un frisson, -- après, il y a peut-être le Toupapahou; après la mort, il y a le fantôme qui, quelque temps, paraît encore, et rôde incertain dans les bois; -- mais je pense que le Toupapahou s'éteint aussi, quand, à la longue, il n'a plus de forme sous la terre, -- et qu'alors c'est la fin...

Je n'oublierai jamais cette voix fraîche d'enfant, prononçant dans sa langue douce et singulière d'aussi sombres choses...

XXX

C'était le dernier jour...

Le soleil d'Océanie s'était levé aussi radieux qu'à l'ordinaire sur "Tahiti la délicieuse"; -- ce que souffrent dans leur coeur les hommes qui passent et disparaissent n'a rien de commun avec l'éternelle nature, et n'entrave jamais ses fêtes inconscientes.

Depuis le matin nous étions debout tous deux, et bien empressés. -- Les préparatifs du départ apportent souvent une diversion heureuse à la tristesse de ceux qui vont se quitter, -- et ce cas était le nôtre...

Il nous fallait emballer le produit de toutes nos pêches, de toutes nos expéditions sur les récifs; tous nos coquillages, tous nos madrépores rares, qui, en mon absence, avaient séché sur l'herbe du jardin, et ressemblaient maintenant à de grands lichens fins et compliqués plus blancs que de la neige.

Rarahu déployait une activité extrême, et faisait beaucoup d'ouvrage, ce qui n'est point habituel aux femmes tahitiennes; tout ce mouvement trompait sa douleur. -- Je sentais bien que son coeur se déchirait en me voyant partir; je la retrouvais elle-même, et je reprenais un peu de confiance et d'espoir...