Quand les premières notes du piano commencèrent à résonner dans l'atmosphère chaude et sonore, le silence se fit et Rarahu écouta en extase... Jamais rien de semblable n'avait frappé son oreille; la surprise et le ravissement dilataient ses yeux étranges. Le tam-tam aussi s'était tu, et derrière nous les groupes se serraient sans bruit: -- on n'entendait plus que le frôlement des étoffes légères,

-- le vol des grandes phalènes, qui venaient effleurer de leurs ailes la flamme des bougies, -- et le bruissement lointain du Pacifique.

Alors parut Ariitéa, appuyée au bras d'un commandant anglais, et s'apprêtant à valser.

-- Elle est très belle, Loti, dit tout bas Rarahu.

-- Très belle, Rarahu, répondis-je...

-- Et tu vas aller à cette fête; et ton tour viendra de danser aussi avec elle en la tenant dans tes bras, tandis que Rarahu rentrera toute seule avec Tiahoui, tristement se coucher à Apiré! En vérité non, Loti, tu n'iras pas, dit-elle en s'exaltant tout à coup. Je suis venue pour te chercher...

-- Tu verras, Rarahu, comme le piano résonnera bien sous mes doigts; tu m'écouteras jouer et jamais musique si douce n'aura frappé ton oreille. Tu partiras ensuite parce que la nuit s'avance. Demain viendra vite, et demain nous serons ensemble...

-- Mon Dieu, non, Loti, tu n'iras pas, répéta-t-elle encore, de sa voix d'enfant que la fureur faisait trembler...

Puis, avec une prestesse de jeune chatte nerveuse et courroucée, elle arracha mes aiguillettes d'or, froissa mon col, et déchira du haut en bas le plastron irréprochable de ma chemise britannique...

En effet, je ne pouvais plus, ainsi maltraité, me présenter au bal de la reine; -- force me fut de faire contre fortune bon coeur, et, en riant, de suivre Rarahu, dans les bois du district d'Apiré...