La grande femme sèche, qui n'avait de la Tahitienne que le costume, y répondit avec une raideur pleine de dignité, et se retourna pour nous regarder.
Rarahu vexée lui tira la langue, -- après quoi elle me conta en riant que cette vieille fille, demi-blanche, métis efflanquée d'Anglais et de Maorie, -- était son ancien professeur, à l'école de Papeete.
Un jour, la métis avait déclaré à son élève qu'elle fondait sur elle les plus hautes espérances pour lui succéder dans ce pontificat, en raison de la grande facilité avec laquelle apprenait l'enfant.
Rarahu, saisie de terreur à la pensée de cet avenir, avait tout d'une traite pris sa course jusqu'à Apiré, quittant du coup la haapiiraa (la maison d'école) pour n'y plus revenir...
XXXIV
... Je rentrai un matin à bord du Rendeer, rapportant cette nouvelle à sensation que j'avais couché en compagnie de Tamatoa...
Tamatoa, fils aîné de la reine Pomaré, mari de la reine Moé de l'île Raîatéa, -- père de la délicieuse petite malade, Pomaré V, -- était un homme que l'on gardait enfermé depuis quelques années entre quatre solides murailles, et qui était encore l'effroi légendaire du pays.
Dans son état normal, Tamatoa, disait-on, n'était pas plus méchant qu'un autre, -- mais il buvait, -- et, quand il avait bu, il voyait rouge, il lui fallait du sang.
C'était un homme de trente ans, d'une taille prodigieuse et d'une force herculéenne; plusieurs hommes ensemble étaient incapables de lui tenir tête quand il était déchaîné; il égorgeait sans motif, et les atrocités commises par lui dépassaient toute imagination...
Pomaré adorait pourtant ce fils colossal. - Le bruit courait même dans le palais que depuis quelque temps elle ouvrait la porte, et qu'on l'avait vu la nuit rôder dans les jardins. - Sa présence causait parmi les filles de la cour la même terreur que celle d'une bête fauve, dont on saurait, la nuit, la cage mal fermée.