Il y avait chez Pomaré une salle consacrée aux étrangers, nuit et jour ouverte; on y trouvait par terre des matelas recouverts de nattes blanches et propres, qui servaient aux Tahitiens de passage, aux chefs attardés des districts, et quelquefois à moi-même...
... Dans les jardins et dans les palais, tout le monde était endormi quand j'entrai dans la salle de refuge.
Je n'y trouvai qu'un seul personnage assis, accoudé sur une table où brûlait une lampe d'huile de cocotier... C'était un inconnu, d'une taille et d'une envergure plus qu'humaines; une seule de ses mains eût broyé un homme comme du verre. -- Il avait d'épaisses mâchoires carrées de cannibale; sa tête énorme était dure et sauvage, ses yeux à demi fermés avaient une expression de tristesse égarée...
-- "La ora na, Loti!" dit l'homme. (Je te salue, Loti!).
Je m'étais arrêté à la porte...
Alors commença en tahitien, entre l'inconnu et moi, le dialogue suivant:
-- ... Comment sais-tu mon nom?
-- Je sais que tu es Loti, le petit porte-aiguillettes de l'amiral à cheveux blancs. Je t'ai souvent vu passer près de moi la nuit.
"Tu viens pour dormir?...
-- Et toi? tu es un chef, de quelque île?...
-- Oui, je suis un grand chef. -- Couche-toi dans le coin là-bas; tu y trouveras la meilleure natte...