-- Qu'est-ce qui peut tant t'effrayer dans ce pauvre crâne? demandai-je à Rarahu...

Elle répondit en montrant du doigt la bouche édentée:

-- C'est son rire, Loti; c'est son rire de Toupapahou...

... Il était une heure très avancée de la nuit quand nous fûmes de retour à Apiré, et Rarahu avait éprouvé tout le long du chemin des frayeurs très grandes... Dans ce pays où l'on n'a absolument rien à redouter, ni des plantes, ni des bêtes, ni de hommes; où l'on peut n'importe où s'endormir en plein air, seul et sans une arme, les indigènes ont peur de la nuit, et tremblent devant les fantômes...

Dans les lieux découverts, sur les plages, cela allait encore; Rarahu tenait ma main serrée dans la sienne, et chantait des himéné pour se donner du courage...

Mais il y eut un certain grand bois de cocotiers qui fut très pénible à traverser...

Rarahu y marchait devant moi, en me donnant les deux mains par derrière, -- procédé peu commode pour aller vite, -- elle se sentait plus protégée ainsi, et plus sûre de n'être point traîtreusement saisie aux cheveux par la tête de mort couleur brique...

Il faisait une complète obscurité dans ce bois, et on y sentait une bonne odeur répandue par les plantes tahitiennes. Le sol était jonché de grandes palmes desséchées qui craquaient sous nos pas. On entendait en l'air ce bruit particulier aux bois de cocotiers, le son métallique des feuilles qui se froissent; on entendait derrière les arbres des rires de Toupapahous; et à terre, c'était un grouillement repoussant et horrible: la fuite précipitée de toute une population de crabes bleus, qui à notre approche se hâtaient de rentrer dans leurs demeures souterraines...

LI

...Le lendemain fut une journée d'adieux fort agitée...