Nous partions la tête en feu; nous rentrions dans notre case, comme grisés de ce mouvement et de ce bruit, et accessibles à toutes sortes de sensations étranges.

Ces soirs-là, il semblait que Rarahu fût une autre créature. La upa-upa réveillait au fond de son âme inculte le volupté fiévreuse et la sauvagerie.

XIV

Rarahu portait le costume du pays, les tuniques libres et sans taille appelées tapa. -- Les siennes, qui étaient longues et traînantes, avaient une élégance presque européenne.

Elle savait déjà distinguer certaines coupes nouvelles de manches ou de corsage, certaines façons laides ou gracieuses. Elle était déjà une petite personne civilisée et coquette.

Dans le jour, elle se coiffait d'un large chapeau en paille blanche et fine de Tahiti, qu'elle mettait tout en avant sur ses yeux; sur le fond, plat comme le fond d'un chapeau de marin, elle posait une couronne de feuilles naturelles ou de fleurs.

Elle était devenue plus pâle, à l'ombre, en vivant de la vie citadine. Sans le léger tatouage de son front, sur lequel les autres la raillaient et que moi j'aimais, on eût dit une jeune fille blanche. -- Et cependant, sous certains jours, il y avait sur sa peau des reflets fauves, des teintes exotiques de cuivre rose, -- qui rappelaient encore la race maorie, soeur des races peau rouge de l'Amérique.

Dans le monde de Papeete, elle se posait et s'affirmait de plus en plus comme la sage et indiscutable petite femme de Loti; et aux soirées du gouvernement, la reine me disait en me tendant la main:

-- Loti, comment va Rarahu?

Dans la rue, on la remarquait quand elle passait; les nouveaux venus de la colonie s'informaient de son nom; à première vue même, on était captivé par ce regard si expressif, par ce fin profil et ces admirables cheveux.