Elle était plus femme aussi, sa taille parfaite était plus formée et plus arrondie. -- Mais ses yeux se cernaient par instants d'un cercle bleuâtre, et une toute petite toux sèche, comme celle des enfants de la reine, soulevait de temps en temps sa poitrine.
Au moral, une grande et rapide transformation s'accomplissait en elle, et j'avais peine à suivre l'évolution de son intelligence. -- Elle était assez civilisée déjà pour aimer quand je l'appelais "petite sauvage", -- pour comprendre que cela me charmait, et qu'elle ne gagnerait rien à copier la manière des femmes blanches.
Elle lisait beaucoup dans sa Bible, et les promesses radieuses de l'Évangile lui causaient des extases; elle avait des heures de foi ardente et mystique; son coeur était rempli de contradictions, on y trouvait les sentiments les plus opposés, confondus et pêle-mêle; elle n'était jamais deux jours de suite la même créature.
Elle avait quinze ans à peine; ses notions sur toutes choses étaient fausses et enfantines; son extrême jeunesse donnait un grand charme à toute cette incohérence de ses idées et de ses conceptions.
Dieu sait que, dans les limites de ma faible foi, je la dirigeais avec amour vers tout ce qui me semblait bon et honnête. Dieu sait que jamais un mot ni un doute de ma part ne venaient ébranler sa confiance naïve dans l'éternité et la rédemption, et bien qu'elle ne fût que ma maîtresse, je la traitais un peu comme si elle eût été ma femme.
Mon frère John passait une partie de ses journées auprès de nous; quelques amis européens, du Rendeer ou du personnel colonial français, nous visitaient souvent aussi, dans notre case paisible: on se trouvait bien chez nous... La plupart d'entre eux n'entendaient pas le tahitien; mais la petite voix douce et le frais sourire de Rarahu charmaient ceux qui ne savaient pas comprendre son langage; tous l'aimaient et la distinguaient comme une personnalité à part, ayant droit aux mêmes égards qu'une femme blanche.
XV
Depuis longtemps je pouvais couramment parler le tahitien de la plage qui est au tahitien pur ce que le petit-nègre est au français; --mais je commençais aussi à m'exprimer sans embarras au moyen des mots corrects et des tournures bizarres d'autrefois, et Pomaré consentait à tenir de longues conversations avec moi. J'avais deux personnes à m'aider dans l'étude de cette langue qui bientôt ne se parlera plus: Rarahu et la reine.
La reine, pendant nos longues parties d'écarté, me reprenait avec intérêt, charmée de me voir étudier et aimer cette langue destinée à disparaître.
Je trouvais plaisir à l'interroger sur les légendes, les coutumes et les traditions du passé... Elle parlait lentement, d'une voix basse et rauque; je recueillais de sa bouche d'étranges récits sur les temps anciens, sur ces temps mystérieux et oubliés que les Maoris appellent: la nuit.