Au fond du salon -- sous un portrait en pied d'elle-même, où un artiste de talent l'a peinte il y a quelque trente ans, belle et poétisée -- était assise la vieille reine, sur son trône doré, capitonné de brocart rouge. Elle tenait dans ses bras sa petite fille mourante, la petite Pomaré V, qui fixait sur moi ses grands yeux noirs, agrandis par la fièvre.

La vieille femme occupait toute la largeur de son siège par la masse disgracieuse de sa personne. Elle était vêtue d'une tunique de velours cramoisi; un bas de jambe nue s'emprisonnait tant bien que mal dans une bottine de satin.

A côté du trône, était un plateau rempli de cigarettes de pandanus.

Un interprète en habit noir se tenait debout près de cette femme, qui entendait le français comme une Parisienne, et qui n'a jamais consenti à en prononcer seulement un mot.

L'amiral, le gouverneur et les consuls étaient assis près de la reine.

Dans cette vieille figure ridée, brune, carrée, dure, il y avait encore de la grandeur; il y avait surtout une immense tristesse, -- tristesse de voir la mort lui prendre l'un après l'autre tous ses enfants frappés du même mal incurable, -- tristesse de voir son royaume, envahi par la civilisation, s'en aller à la débandade, -- et son beau pays dégénérer en lieu de prostitution...

Des fenêtres ouvertes donnaient sur les jardins; -- on voyait par là s'agiter plusieurs têtes couronnées de fleurs, qui s'approchaient pour écouter: toutes les suivantes de la cour, Faïmana, coiffée comme une naïade, de feuilles et de roseaux; -- Téhamana, couronnée de fleurs de datura; Téria, Raouréa, Tapou, Eréré, Taïréa, -- Tiahoui et Rarahu.

La partie du salon qui me faisait face était entièrement ouverte; la muraille absente, remplacée par une colonnade de bois des îles, à travers laquelle la campagne tahitienne apparaissait par une nuit étoilée.

Au pied de ces colonnes, sur ce fond obscur et lointain, se détachait une banquette chargée de toutes les femmes de la cour, cheffesses ou princesses. Quatre torchères dorées, d'un style pompadour, qui s'étonnaient de se trouver en pareil lieu, les mettaient en pleine lumière, et faisaient briller leurs toilettes, vraiment élégantes et belles. Leurs pieds, naturellement petits, étaient chaussés ce soir dans d'irréprochables bottines de satin.

C'était d'abord la splendide Ariinoore, en tunique de satin cerise, couronnée de péia, -- Ariinoore, qui refusa la main du lieutenant de vaisseau français M.., qui s'était ruiné pour la corbeille de mariage, -- et la main de Kaméhaméha V, roi des îles Sandwich.