Rarahu n'avait guère quitté depuis sa petite enfance la case de sa vieille mère adoptive, qui habitait dans le district d'Apiré, au bord du ruisseau de Fataoua.
Ses occupations étaient fort simples: la rêverie, le bain, le bain surtout: - le chant et les promenades sous bois, en compagnie de Tiahoui, son inséparable petite amie. -- Rarahu et Tiahoui étaient deux insouciantes et rieuses petites créatures qui vivaient presque entièrement dans l'eau de leur ruisseau, où elles sautaient et s'ébattaient comme deux poissons-volants.
IX
Il ne faudrait pas croire cependant que Rarahu fût sans érudition; elle savait lire dans sa bible tahitienne, et écrire, avec une grosse écriture très ferme, les mots doux de la langue maorie; elle était même très forte sur l'orthographe conventionnelle fixée par les frères Picpus, -- lesquels ont fait, en caractères latins, un vocabulaire des mots polynésiens.
Beaucoup de petites filles dans nos campagnes d'Europe sont moins cultivées assurément que cette enfant sauvage. -- Mais il avait fallu que cette instruction, prise à l'école des missionnaires de Papeete, lui eût peu coûté à acquérir, car elle était fort paresseuse.
X
En tournant à droite dans les broussailles, quand on avait suivi depuis une demi-heure le chemin d'Apiré, on trouvait un large bassin naturel, creusé dans le roc vif. -- Dans ce bassin, le ruisseau de Fataoua se précipitait en cascade, et versait une eau courante, d'une exquise fraîcheur.
Là, tout le jour, il y avait société nombreuse; sur l'herbe, on trouvait étendues les belles jeunes femmes de Papeete, qui passaient les chaudes journées tropicales à causer, chanter, dormir, ou bien encore à nager et à plonger, comme des dorades agiles. -- Elles allaient à l'eau vêtues de leurs tuniques de mousseline, et les gardaient pour dormir, toutes mouillées sur leur corps, comme autrefois les naïades.
Là, venaient souvent chercher fortune les marins de passage; là trônait Tétouara la négresse; -- là se faisait à l'ombre une grande consommation d'oranges et de goyaves.
Tétouara appartenait à la race des Kanaques noirs de la Mélanésie. -- Un navire qui venait d'Europe l'avait un jour prise dans une île avoisinant la Calédonie, et l'avait déposée à mille lieues de son pays, à Papeete, où elle faisait l'effet d'une personne du Congo que l'on aurait égarée parmi des misses anglaises.