-- Rouéri t'avait parlé de Taïmaha?

Peu à peu Taïmaha s'animait en parlant; peu à peu son coeur semblait s'éveiller d'un long sommeil. -- Elle n'était plus la même créature, insouciante et silencieuse; elle me questionnait d'une voix émue, sur celui qu'elle appelait Rouéri, et m'apparaissait enfin telle que je l'avais désirée, conservant, avec un grand amour et une tristesse profonde, le souvenir de mon frère...

Elle avait retenu sur ma famille et mon pays de minutieux détails que Rouéri lui avait appris; elle savait encore jusqu'au nom d'enfant qu'on me donnait jadis dans mon foyer chéri; elle me le redit en souriant, et me rappela en même temps une histoire oubliée de ma petite enfance. Je ne puis décrire l'effet que me produisirent ce nom et ces souvenirs, conservés dans la mémoire de cette femme, et répétés là par elle, en langue polynésienne...

Le ciel s'était dégagé; nous revenions par une nuit magnifique, et les paysages tahitiens, éclairés par la lune, au coeur de la nuit, dans le grand silence de deux heures du matin, avaient un charme plein d'enchantement et de mystère.

Je reconduisis Taïmaha jusqu'à la porte de la case qu'elle habitait à Papeete. -- Sa résidence habituelle était la case de sa vieille mère Hapoto, au district de Téaroa, dans l'île de Moorea.

En la quittant, je lui parlai de l'époque probable de mon retour, et voulus lui faire promettre de se trouver alors à Papeete, avec ses deux fils. -- Taïmaha promit par serment, mais, au nom de ses enfants, elle était redevenue sombre et bizarre; ses dernières réponses étaient incohérentes ou moqueuses, son coeur s'était refermé; en lui disant adieu, je la vis telle que je devais la retrouver plus tard, incompréhensible et sauvage...

XLIV

Il était environ trois heures quand je rejoignis l'avenue tranquille où Rarahu m'attendait; on sentait déjà dans l'air la fraîcheur humide du matin. -- Rarahu, qui était restée assise dans l'obscurité, jeta ses bras autour de moi quand j'entrai.

Je lui contai cette nuit étrange, en la priant de garder pour elle ces confidences, pour que cette histoire depuis longtemps oubliée ne redevint pas la fable des femmes de Papeete.

C'était notre dernière nuit... et les incertitudes du retour, et les distances énormes qui allaient nous séparer, jetaient sur toutes choses un voile d'indicible tristesse... A cet instant des adieux, Rarahu se montrait sous un jour suave et délicieux; elle était bien la petite épouse de Loti; elle était doucement touchante dans ses transports d'amour et de larmes. Tout ce que l'affection pure et désolée, la tendresse infinie, peuvent inspirer au coeur d'une petite fille passionnée de quinze ans, elle le disait dans sa langue maorie, avec des expressions sauvages et des images étranges.