Il y a surtout l'une de ces grottes en miniature à laquelle je tiens d'une façon particulière: elle m'a souvent préoccupé, à des heures d'affaissement et de mélancolie, au cours de mes campagnes... Après que le souffle d'Azraël eut passé cruellement sur nous, après nos revers de toute sorte, pendant tant d'années tristes où j'ai vécu errant par le monde, où ma mère veuve et ma tante Claire sont restées seules à promener leurs pareilles robes noires dans cette chère maison presque vide et devenue silencieuse comme un tombeau,—pendant ces années-là, je me suis plus d'une fois senti serrer le cœur à la pensée que le foyer déserté, que les choses familières à mon enfance se délabraient sans doute à l'abandon; et je me suis inquiété par-dessus tout de savoir si la main du temps, si la pluie des hivers, n'allaient pas me détruire la voûte frêle de cette grotte; c'est étrange à dire, mais s'il y avait eu éboulement de ces vieux petits rochers moussus, j'aurais éprouvé presque l'impression d'une lézarde irréparable dans ma propre vie.

À côté de ce bassin, un vieux mur grisâtre fait, lui aussi, partie intégrante de ce que j'ai appelé ma sainte Mecque; il en est, je crois, le cœur même. J'en connais du reste les moindres détails: les imperceptibles lichens qui y poussent, les trous que le temps y a creusés et où des araignées habitent;—c'est qu'un berceau de lierre et de chèvrefeuille y est adossé, à l'ombre duquel je m'installais jadis pour faire mes devoirs, aux plus beaux jours des étés, et alors, pendant mes flâneries d'écolier peu studieux, ses pierres grises occupaient toute mon attention, avec leur infiniment petit monde d'insectes et de mousses. Non seulement je l'aime et le vénère, ce vieux mur, comme les Arabes leur plus sainte mosquée; mais il me semble même qu'il me protège; qu'il assure un peu mon existence et prolonge ma jeunesse. Je ne souffrirais pas qu'on m'y fit le moindre changement, et, si on me le démolissait, je sentirais comme l'effondrement d'un point d'appui que rien ne me revaudrait plus. C'est, sans doute, parce que la persistance de certaines choses, de tout temps connues, arrive à nous leurrer sur notre propre stabilité, sur notre propre durée; en les voyant demeurer les mêmes, il nous semble que nous ne pouvons pas changer ni cesser d'être.—Je ne trouve pas d'autre explication à cette sorte de sentiment presque fétichiste.

Et quand je songe pourtant, mon Dieu, que ces pierres-là sont quelconques, en somme, et sortent je ne sais d'où; qu'elles ont été assemblées, comme celles de n'importe quel mur, par les premiers ouvriers venus, un siècle peut-être avant qu'il fût question de ma naissance,—alors je sens combien est enfantine cette illusion que je me fais malgré moi d'une protection venant d'elles; je comprends sur quelle instable base, composée de rien, je me figure asseoir ma vie...

Les hommes qui n'ont pas eu de maison paternelle, qui, tout petits, ont été promenés de place en place dans des gîtes de louage, ne peuvent évidemment rien comprendre à ces vagues sentiments-là.

Mais, parmi ceux qui ont conservé leur foyer familial, il en est beaucoup, j'en suis sûr, qui, sans se l'avouer, sans s'en rendre compte, éprouvent à des degrés différents des impressions de ce genre: en imagination, ils étayent comme moi leur propre fragilité sur la durée relative d'un vieux mur de jardin aimé depuis l'enfance, d'une vieille terrasse toujours connue, d'un vieil arbre qui n'a pas changé de forme...

Et peut-être, hélas! avant eux, les mêmes choses avaient déjà prêté leur même protection illusoire à d'autres, à des inconnus maintenant retournés à la poussière, qui n'étaient seulement pas de leur sang, pas de leur famille.

XX

C'est après cette grande maladie, vers le milieu de l'été, que se place mon plus long séjour dans l'île. On m'y avait envoyé avec mon frère, et avec ma sœur qui était alors pour moi comme une autre mère. Après un arrêt de quelques jours chez nos parentes de Saint-Pierre-d'Oleron (ma grand'tante Claire et les deux vieilles demoiselles ses filles), nous étions allés demeurer tous trois seuls à la Grand'-Côte, dans un village de pêcheurs absolument ignoré et perdu en ce temps-là.

La Grand'-Côte ou la côte Sauvage est toute cette partie de l'île qui regarde le large, les infinis de l'Océan; partie sans cesse battue par les vents d'Ouest. Ses plages s'étendent sans aucune courbure, droites, infinies, et les brisants de la mer, arrêtés par rien, aussi majestueux qu'à la côte saharienne, y déroulent, sur des lieues de longueur, avec de grands bruits, leur tristes volutes blanches. Région âpre, avec des espaces déserts; région de sables, où de tout petits arbres, des chênes-verts nains s'aplatissent à l'abri des dunes. Une flore spéciale, étrange et, tout l'été, une profusion d'œillets roses qui embaument. Deux ou trois villages seulement, séparés par des solitudes; villages aux maisonnettes basses, aussi blanches de chaux que des kasbah d'Algérie et entourées de certaines espèces de fleurs qui peuvent résister au vent marin. Des pêcheurs bruns y habitent: race vaillante et honnête, restée très primitive à l'époque dont je parle, car jamais baigneurs n'étaient venus dans ces parages.

Sur un vieux cahier oublié, où ma sœur avait écrit (à ma manière absolument) ses impressions de cet été-là, je trouve ce portrait de notre logis: