C'était au milieu du village, sur la place, chez M. le maire.
Car la maison de M. le maire avait deux ailes, bien étendues sans mesurer l'espace.
Elle éclatait au soleil, éblouissante de chaux; ses contrevents massifs tenus par des gros crochets de fer, étalent peints en vert foncé suivant l'usage de l'île. Un parterre était planté en guirlande tout alentour, poussant vigoureusement dans le sable: des belles-de-jour, qui dépassaient de leurs jolies têtes jaunes, roses ou rouges, des fouillis de résédas, et qui s'épanouissaient à midi, avec une douce odeur d'oranger.
En face, un petit chemin creux ensablé descendait rapidement à la plage.
De ce séjour à la grand'côte date ma première connaissance vraiment intime, avec les varechs, les crabes, les méduses, les mille choses de la mer.
Et ce même été vit aussi mon premier amour, qui fut pour une petite fille de ce village. Mais ici encore, pour que le récit soit plus fidèle, je laisse la parole à ma sœur et, dans le vieux cahier, je copie simplement:
À la douzaine, tous bruns et hâlés, trottinant avec leurs petits pieds nus, ils (les enfants des pêcheurs) suivaient Pierre, ou bravement le précédaient, se retournant de temps à autre, et écarquillant leurs beaux yeux noirs... C'est qu'à cette époque, un petit monsieur, c'était chose assez rare dans le pays pour qu'il valût la peine de se déranger.
Par le sentier creux, ensablé, Pierre descendait ainsi chaque jour à la plage accompagné de son cortège. Il courait aux coquilles, qui étaient ravissantes sur cette partie de la côte: jaunes, roses, violettes, de toutes les couleurs vives et fraîches, de toutes les formes les plus délicates.—Il en trouvait qui faisaient son admiration—et les petits, toujours silencieux, qui suivaient, lui en apportaient aussi plein leurs mains, sans rien dire.
Véronique était une des plus assidues. À peu près de son âge, un peu plus jeune peut-être, six ou sept ans. Un petit visage doux et rêveur, au teint mat, avec deux admirables yeux gris; tout cela abrité sous une grande kichenote blanche (kichenote, un très vieux mot du pays, désignant une très vieille coiffure: espèce de béguin cartonné, qui s'avance comme les cornettes des bonnes sœurs, pour abriter du soleil), Véronique se glissait tout près de Pierre, finissait par s'emparer de sa main et ne la quittait plus. Ils marchaient comme les bébés qui se plaisent, se tenant ferme à pleins doigts, ne parlant pas et se regardant de temps en temps... Puis, un baiser, par-ci par-là. Voudris ben vous biser (je voudrais bien vous embrasser), disait-elle en lui tendant ses petits bras avec une tendresse touchante. Et Pierre se laissait embrasser et le lui rendait bien fort, sur ses bonnes petites joues rondes.
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