Petite Véronique courait s'asseoir à notre porte le matin dès qu'elle était levée; elle s'y tenait tapie comme un gentil caniche et elle attendait. Pierre en s'éveillant pensait bien qu'elle était là; pour elle, il se faisait matinal; vite il fallait le laver, peigner ses cheveux blonds, et il courait retrouver sa petite amie. Ils s'embrassaient et se parlaient de leurs trouvailles de la veille; quelquefois même, Véronique, avant de venir là s'asseoir, avait déjà fait un tour à la plage et rapportait des merveilles, cachées dans son tablier.

Un jour, vers la fin d'août, après une longue rêverie, pendant laquelle il avait sans doute pesé et résolu les difficultés provenant des différences sociales, Pierre dit: «Véronique, nous nous marierons tous deux; je demanderai la permission à mes parents là-bas.»

Puis, ma sœur raconte ainsi notre départ:

Au 15 septembre, il fallut quitter le village. Pierre avait fait des monceaux de coquilles, d'algues, d'étoiles, de cailloux marins; insatiable, il voulait tout emporter; et il rangeait cela dans des caisses; il empaquetait, avec Véronique qui l'aidait de tout son pouvoir.

Un matin, une grande voiture arriva de Saint-Pierre pour nous chercher, ameutant le village paisible par ses bruits de grelots et ses coups de fouet. Pierre y fit mettre avec sollicitude ses paquets personnels, et nous y prîmes place tous trois; ses yeux, déjà pleins de tristesse, regardaient par la portière le chemin creux ensablé par lequel on descendait à la plage—et sa petite amie qui sanglotait.

Et enfin je transcris, textuellement aussi, cette réflexion de ma sœur, que je trouve à cette même date d'été, au bas du cahier déjà fané par le temps:

Alors je me sentis prise—et non point pour la première fois sans doute—d'une rêverie inquiète en regardant Pierre. Je me demandai: «Que sera-ce de cet enfant?»

«Que sera-ce aussi de sa petite amie, dont la silhouette apparaît, persistante, au bout du chemin? Qu'y a-t-il de désespérance dans ce tout petit cœur; qu'y a-t-il d'angoisse, en présence de cet abandon?»

«Que sera-ce de cet enfant?» Oh! mon Dieu, rien autre chose que ce qui en a été ce jour-là; dans l'avenir, rien de moins, rien de plus. Ces départs, ces emballages puérils de mille objets sans valeur appréciable, ce besoin de tout emporter, de se faire suivre d'un monde de souvenirs,—et surtout ces adieux à des petites créatures sauvages, aimées peut-être précisément parce qu'elles étaient ainsi,—ça représente toute ma vie, cela...

Les deux ou trois journées que dura le voyage de retour, arrêt compris chez nos vieilles tantes de l'île, me semblèrent d'une longueur sans fin. L'impatience d'embrasser maman m'ôtait le sommeil. Près de deux mois passés sans la voir! Ma sœur, en ce temps-là, était bien la seule personne au monde qui pût me faire supporter une séparation si longue!