Quand nous fûmes de retour sur le continent; après trois heures de route depuis la plage où une barque nous avait déposés, quand la voiture qui nous ramenait franchit les remparts de la ville, j'aperçus enfin ma mère qui nous attendait, je revis son regard, son bon sourire... Et, dans les lointains du temps, c'est une des images très nettes et à jamais fixées que je retrouve, de son cher visage encore presque jeune, de ses chers cheveux encore noirs.

En arrivant à la maison, je courus visiter mon petit lac et ses grottes; puis le berceau derrière lui, adossé au vieux mur. Mais mes yeux venaient de s'habituer longuement à l'immensité des plages et de la mer; alors tout cela me parut rapetissé, diminué, enfermé, triste. Et puis les feuilles avaient jauni; je ne sais quelle impression hâtive d'automne était déjà dans l'air, pourtant très chaud. Avec crainte je songeai aux jours sombres et froids qui allaient revenir, et très mélancoliquement je me mis à déballer dans la cour mes caisses d'algues ou de coquillages, pris d'un regret désolé de ne plus être dans l'île. Je m'inquiétais aussi de Véronique, de ce qu'elle ferait seule pendant l'hiver, et tout à coup un attendrissement jusqu'aux larmes me vint au souvenir de sa pauvre petite main hâlée de soleil qui ne serait plus jamais dans la mienne...

XXI

Le commencement des devoirs, des leçons, des cahiers, des taches d'encre, ah! quel assombrissement subit dans mon histoire!

De tout cela, j'ai les souvenirs les plus platement maussades, les plus mortellement ennuyeux. Et, si j'osais être tout à fait sincère, j'en dirais autant, je crois, des professeurs eux-mêmes.

Oh! mon Dieu, le premier qui me fit commencer le latin (rosa, la rose; cornu, la corne; tonitru, le tonnerre), un grand vieux voûté, mal tenu, triste à regarder comme une pluie de novembre! Il est mort à présent, le pauvre: que la paix la plus sereine soit à son âme! Mais il me semblait le type réalisé du «monsieur Ratin» de Töpffer; il en avait tout, même la verrue avec les trois poils, au bout de son vieux nez d'une complication de lignes inimaginable; il était pour moi la personnification du dégoûtant, de l'horrible.

Tous les jours, à midi précis, il arrivait; je me sentais glacer par son coup de sonnette, que j'aurais reconnu entre mille.

Après son départ, j'assainissais moi-même la partie de ma table où ses coudes s'étaient posés, en l'essuyant avec des serviettes que j'allais ensuite clandestinement porter au linge sale. Et cette répulsion s'étendait ensuite aux livres, déjà peu attrayants par eux-mêmes, qu'il avait touchés; j'en arrachais certains feuillets, suspects de contacts trop prolongés avec ses mains...

Toujours pleins de tache d'encre, mes livres; toujours salis, traînés, couverts de barbouillages, de dessins quelconques comme ou en fait quand l'esprit voyage ailleurs. Moi qui étais un enfant si soigneux et si propret en toutes choses, j'avais un tel dédain pour ces livres obligatoires que je devenais commun avec eux et mal élevé. Même—ce qui est plus étonnant encore—tous mes scrupules m'abandonnaient quand il s'agissait de mes devoirs, toujours faits à la dernière minute, à la diable: mon aversion pour le travail a été la première chose qui m'ait fait transiger avec ma conscience.

Cependant, cela allait tout de même à peu près; mes leçons, sur lesquelles je jetais un coup d'œil à toute extrémité, étaient presque sues. Et, en général, M. Ratin écrivait bien ou assez bien sur le cahier de notes que je devais chaque soir présenter à mon père.