XXV
L'Égypte, l'Égypte antique, appelée aussi à exercer sur moi, un peu plus tard, une sorte de fascination bien mystérieuse, je la retrouvai pour la première fois, sans hésitation ni étonnement, dans une gravure du Magasin pittoresque. Je saluai comme d'anciennes connaissances deux dieux à tête d'épervier qui étaient là, inscrits de profil sur une pierre de chaque côté d'un étrange zodiaque, et, bien que ce fût par une journée sombre, il me vint, j'en suis très sûr, l'impression subite d'un chaud et morne soleil.
XXVI
Après le départ de mon frère, pendant l'hiver qui suivit, je passai beaucoup de mes heures de récréation dans sa chambre, à peindre les images du Voyage en Polynésie qu'il m'avait donné. Avec un soin extrême, je coloriai d'abord les branches de fleurs, les groupes d'oiseaux. Le tour des bonshommes vint ensuite. Quant à ces deux jeunes filles tahitiennes au bord de la mer, pour lesquelles le dessinateur s'était inspiré de nymphes quelconques, je les fis blanches, oh! blanches et roses, comme les plus suaves poupées. Et je les trouvai ravissantes, ainsi.
L'avenir se réservait de m'apprendre que leur teint est différent et leur charme tout autre...
Du reste mon sentiment sur la beauté s'est bien modifié depuis cette époque, et on m'eût beaucoup étonné alors en m'apprenant quelles sortes de visages j'arriverais à trouver charmants dans la suite imprévue de ma vie. Mais tous les enfants ont sous ce rapport le même idéal, qui change ensuite dès qu'ils se font hommes. À eux, qui admirent en toute pureté naïve, il faut des traits doucement réguliers et des teints fraîchement roses; plus tard, leur manière d'apprécier varie, suivant leur culture d'esprit et surtout au gré de leurs sens.
XXVII
Je ne sais plus bien à quelle époque je fondai mon musée qui m'occupa si longtemps. Un peu au-dessus de la chambre de ma grand'tante Berthe, était un petit galetas isolé, dont j'avais pris possession complète; le charme de ce lieu lui venait de sa fenêtre, donnant aussi de très haut sur le couchant, sur les vieux arbres du rempart; sur les prairies lointaines, où des points roux, semés çà et là au milieu du vert uniforme, indiquaient des bœufs et des vaches, des troupeaux errants.—J'avais obtenu qu'on me fît tapisser ce galetas,—d'un papier, chamois rosé qui y est encore;—qu'on m'y plaçât des étagères, des vitrines. J'y installais mes papillons, qui me semblaient des spécimens très précieux; j'y rangeais des nids d'oiseaux trouvés dans les bois de la Limoise; des coquilles ramassés sur les plages de l'«île» et d'autres, des «colonies», rapportées autrefois par des parents inconnus, et dénichées au grenier au fond de vieux coffres où elles sommeillaient depuis des années sous de la poussière. Dans ce domaine, je passais des heures seul, tranquille, en contemplation devant des nacres exotiques, rêvant aux pays d'où elles étaient venues, imaginant d'étranges rivages.
Un bon vieux grand-oncle, parent éloigné, mais qui m'aimait bien, encourageait ces amusements. Il était médecin et ayant, dans sa jeunesse, longtemps habité la côte d'Afrique, il possédait un cabinet d'histoire naturelle plus remarquable que bien des musées de ville. D'étonnantes choses étaient là, qui me captivaient: des coquilles rares et singulières, des amulettes, des armes encore imprégnées de ces senteurs exotiques dont je me suis saturé plus tard; d'introuvables papillons sous des vitres.
Il demeurait dans notre voisinage et je le visitais souvent. Pour arriver à son cabinet, il fallait traverser son jardin où fleurissaient des daturas, des cactus, et où se tenait un perroquet gris du Gabon, qui disait des choses en langue nègre.