Et quand le vieil oncle me parlait du Sénégal, de Gorée, de la Guinée, je me grisais de la musique de ces mots, pressentant déjà quelque chose de la lourdeur triste du pays noir. Il avait prédit, mon pauvre oncle, que je deviendrais un savant naturaliste,—et il se trompait bien, comme du reste tant d'autres qui pronostiquèrent de mon avenir; il y était moins que personne; il ne comprenait pas que mon penchant pour l'histoire naturelle ne représentait qu'une déviation passagère de mes petites idées encore flottantes; que les froides vitrines, les classifications arides, la science morte, n'avaient rien qui pût longtemps me retenir. Non, ce qui m'attirait si puissamment était derrière ces choses glacées, derrière et au delà;—était la nature elle-même, effrayante, et aux mille visages, l'ensemble inconnu des bêtes et des forêts...

XXVIII

Cependant, je passais aussi de longues heures, hélas! à faire soi-disant mes devoirs.

Töpffer, qui a été le seul véritable poète des écoliers, en général si incompris, les divisait en trois groupes: 1º ceux qui sont dans les collèges; 2º ceux qui travaillent chez eux, leur fenêtre donnant sur quelque fond de cour sombre avec un vieux figuier triste; 3º ceux qui, travaillant aussi au logis, ont une petite chambre claire, sur la rue.

J'appartenais à cette dernière catégorie, que Töpffer considère comme privilégiée et devant fournir plus tard les hommes les plus gais. Ma chambre d'enfant était au premier sur la rue: rideaux blancs, tapisserie verte semée de bouquets de roses blanches; près de la fenêtre, mon bureau de travail, et, au-dessus, ma bibliothèque toujours très délaissée.

Tant que duraient les beaux jours, cette fenêtre était ouverte,—les persiennes demi-closes, pour me permettre d'être constamment à regarder dehors sans que mes flâneries fussent remarquées ni dénoncées par quelque voisin malencontreux. Du matin au soir, je contemplais donc ce bout de rue tranquille, ensoleillé entre ces blanches maisonnettes de province et s'en allant finir là-bas aux vieux arbres du rempart; les rares passants, bientôt tous connus de visage; les différents chats du quartier, rôdant aux portes ou sur les toits; les martinets tourbillonnant dans l'air chaud, et les hirondelles rasant la poussière du pavé... Oh! que de temps j'ai passé à cette fenêtre, l'esprit en vague rêverie de moineau prison nier, tandis que mon cahier taché d'encre restait ouvert aux premiers mots d'un thème qui n'aboutissait pas, d'une narration qui ne voulait pas sortir...

L'époque des niches aux passants ne tarda pas à survenir; c'était du reste la conséquence fatale de ce désœuvrement ennuyé et souvent traversé de remords.

Ces niches, je dois avouer que Lucette, ma grande amie, y trempait quelquefois très volontiers. Déjà jeune fille, de seize ou dix-sept ans, elle redevenait aussi enfant que moi-même à certaines heures. «Tu sais, tu ne le diras pas au moins!» me recommandait-elle, avec un clignement impayable de ses yeux si fins (et je le dis, à présent que les années ont passé, que l'herbe d'une vingtaine d'étés a fleuri sur sa tombe).

Cela consista d'abord à préparer de gentils paquets, bien enveloppés de papier blanc et bien attachés de faveurs roses; dedans, on mettait des queues de cerises, des noyaux de prunes, de petites vilenies quelconques; on jetait le tout sur le pavé et on se postait derrière les persiennes pour voir qui le ramasserait.

Ensuite, cela devint des lettres,—des lettres absolument saugrenues et incohérentes, avec dessins à l'appui intercalés dans le texte,—qu'on adressait aux habitants les plus drolatiques du voisinage et qu'on déposait sournoisement sur le trottoir à l'aide d'un fil, aux heures où ils avaient coutume de passer...