Oh! les fous rires que nous avions, en composant ces pièces de style!—D'ailleurs, depuis Lucette, je n'ai jamais rencontré quelqu'un avec qui j'aie pu rire d'aussi bon cœur,—et presque toujours à propos de choses dont la drôlerie à peine saisissable n'eût déridé aucun autre que nous-mêmes. En plus de notre bonne amitié de petit frère à grande sœur, il y avait cela entre nous: un même tour de moquerie légère, un accord complet dans notre sentiment de l'incohérence et du ridicule. Aussi lui trouvais-je plus d'esprit qu'à personne, et, sur un seul mot échangé, nous riions souvent ensemble, aux dépens de notre prochain ou de nous-mêmes, en fusée subite, jusqu'à en être pâmés, jusqu'à nous en jeter par terre.

Tout cela ne cadrait guère, je le reconnais, avec les sombres rêveries apocalyptiques et les graves controverses religieuses. Mais j'étais déjà plein de contradictions à cette époque...

Pauvre petite Lucette ou Luçon (Luçon était un nom propre masculin singulier que je lui avais donné; je disais: Mon bon Luçon); pauvre petite Lucette, elle était pourtant un de mes professeurs, elle aussi; mais un professeur par exemple qui ne me causait ni dégoût ni effroi; comme M. Ratin, elle avait un cahier de notes, sur lequel elle inscrivait des bien ou des très bien et que j'étais tenu de montrer à mes parents le soir.—Car j'ai négligé de dire plus tôt qu'elle s'était amusée à m'apprendre le piano, de très bonne heure, en cachette, en surprise, pour me faire exécuter un soir, à l'occasion d'une solennité de famille, l'air du Petit Suisse et l'air du Rocher de Saint-Malo.—Il en était résulté qu'on l'avait priée de continuer son œuvre si bien commencée, et que mon éducation musicale resta entre ses mains jusqu'à l'époque de Chopin et de Liszt.

La peinture et la musique étaient les deux seules choses que je travaillais un peu.

La peinture m'était enseignée par ma sœur; mais je ne rappelle plus mes commencements, tant ils furent prématurés; il me semble que de tout temps j'ai su, avec des crayons ou des pinceaux, rendre à peu près sur le papier les petites fantaisies de mon imagination.

XXIX

Chez grand'mère, au fond de ce placard aux reliques où se tenait le livre des grandes terreurs d'Apocalypse: l'Histoire de la Bible, il y avait aussi plusieurs autres choses vénérables. D'abord, un vieux psautier, infiniment petit entre ses fermoirs d'argent, comme un livre de poupée, et qui avait dû être une merveille typographique à son époque. Il était ainsi en miniature, me disait-on, pour pouvoir se dissimuler sans peine; à l'époque des persécutions, des ancêtres à nous avaient dû souvent le porter, caché sous leurs vêtements. Il y avait surtout, dans un carton, une liasse de lettres sur parchemin timbrées de Leyde ou d'Amsterdam, de 1702 à 1710, et portant de larges cachets de cire dont le chiffre était surmonté d'une couronne de comte. Lettres d'aïeux huguenots qui, à la révocation de l'édit de Nantes, avaient quitté leurs terres, leurs amis, leur patrie, tout au monde, pour ne pas abjurer. Ils écrivaient à un vieux grand-père, trop âgé alors pour prendre le chemin de l'exil, et qui avait pu, je ne sais comment, rester ignoré dans un coin de l'île d'Oleron. Ils étaient soumis et respectueux envers lui comme on ne l'est plus de nos jours; ils lui demandaient conseil ou permission pour tout,—même pour porter certaines perruques dont la mode venait à Amsterdam en ce temps-là. Puis ils contaient leurs affaires, sans un murmure jamais, avec une résignation évangélique; leurs biens étant confisqués, ils étaient obligés de s'occuper de commerce pour vivre là-bas; et ils espéraient, disaient-ils, avec l'aide de Dieu, avoir toujours du pain pour leurs enfants.

En plus du respect qu'elles m'inspiraient, ces lettres avaient pour moi le charme des choses très anciennes; je trouvais si étrange de pénétrer ainsi dans cette activité d'autrefois, dans cette vie intime, déjà vieille de plus d'un siècle et demi.

Et puis, en les lisant, une indignation me venait au cœur contre l'Église romaine, contre la Rome papale, souveraine de ces siècles passés et si clairement désignée,—à mes yeux du moins,—dans cette étonnante prophétie apocalyptique: ... Et la bête est UNE VILLE, et ses sept têtes sont SEPT COLLINES sur lesquelles la ville est assise.

Grand'mère, toujours austère et droite dans sa robe noire, ainsi précisément que l'on est convenu de se représenter les vieilles dames huguenotes, avait été inquiétée, elle aussi, pour sa foi, sous la Restauration, et, bien qu'elle ne murmurât jamais, elle non plus, on sentait qu'elle gardait de cette époque un souvenir oppressant.