De plus, dans «l'île», à l'ombre d'un petit bois enclos de murs attenant à notre ancienne habitation familiale, on m'avait montré la place où dormaient plusieurs de mes ancêtres, exclus des cimetières pour avoir voulu mourir dans la religion protestante.
Comment ne pas être fidèle, après tout ce passé? Il est bien certain que si l'Inquisition avait été recommencée, j'aurais subi le martyre joyeusement comme un petit illuminé.
Ma foi était même une foi d'avant-garde et j'étais bien loin de la résignation de mes ascendants; malgré mon éloignement pour la lecture, on me voyait souvent plongé dans des livres de controverse religieuse; je savais par cœur des passages des Pères, des décisions des premiers conciles; j'aurais pu discuter sur les dogmes comme un docteur, j'étais retors en arguments contre le papisme.
Et cependant un froid commençait par instants à me prendre; au temple surtout, du gris blafard descendait déjà autour de moi. L'ennui de certaines prédications du dimanche; le vide de ces prières, préparées à l'avance, dites avec l'onction convenue et les gestes qu'il faut; et l'indifférence de ces gens endimanchés, qui venaient écouter,—comme j'ai senti de bonne heure,—et avec un chagrin profond, une déception cruelle—l'écœurant formalisme de tout cela!—L'aspect même du temple me déconcertait: un temple de ville, neuf alors avec une intention d'être joli, sans oser l'être trop; je me rappelle surtout certains petits ornements des murs que j'avais pris en abomination, qui me glaçaient à regarder. C'était un peu de ce sentiment que j'ai éprouvé plus tard à l'excès dans ces temples de Paris visant à l'élégance et où l'on trouve aux portes des huissiers avec des nœuds de ruban sur l'épaule... Oh! les assemblées des Cévennes! oh! les pasteurs du désert!
De si petites choses, évidemment, ne pouvaient pas ébranler beaucoup mes croyances, qui semblaient solides comme un château bâti sur un roc; mais elles ont causé la première imperceptible fissure, par laquelle, goutte à goutte, une eau glacée a commencé d'entrer.
Où je retrouvais encore le vrai recueillement, la vraie et douce paix de la maison du Seigneur, c'était dans le vieux temple de Saint-Pierre d'Oleron; mon aïeul Samuel, au temps des persécutions, avait dû y prier souvent, puis ma mère y était venue pendant toute sa jeunesse... Et j'aimais aussi ces petits temples de villages, où nous allions quelquefois les dimanches d'été: bien antiques pour la plupart, avec leurs murs tout simples, passés à la chaux blanche; bâtis n'importe où, au coin d'un champ de blé, des fleurettes sauvages alentour; ou bien retirés au fond de quelque enclos, au bout d'une vieille allée d'arbres.—Les catholiques n'ont rien qui dépasse en charme religieux ces humbles petits sanctuaires de nos côtes protestantes,—même pas leurs plus exquises chapelles de granit, perdues au fond des bois bretons, que j'ai tant aimées plus tard...
Je voulais toujours être pasteur, assurément; d'abord il me semblait que ce fût mon devoir. Je l'avais dit, je l'avais promis dans mes prières; pouvais-je à présent reprendre ma parole donnée?
Mais, quand je cherchais, dans ma petite tête, à arranger cet avenir, de plus en plus voilé pour moi d'impénétrables ténèbres, ma pensée se portait de préférence sur quelque église un peu isolée du monde, où la foi de mon troupeau serait encore naïve, où mon temple modeste serait consacré par tout un passé de prières...
Dans l'île d'Oleron, par exemple!
Dans l'île d'Oleron, oui, c'était là, au milieu des souvenirs de mes aïeux huguenots, que j'entrevoyais plus facilement et avec moins d'effroi, ma vie sacrifiée à la cause du Seigneur.