La réussite finie, Lucette feuilleta mes cahiers de devoirs qui traînaient sur une table, et après avoir, d'un clignement d'yeux, constaté pour moi seul que je n'avais rien fait, me dit tout à coup: «Et ton Histoire de Duruy, où l'as-tu mise?»
—Mon Histoire de Duruy?... En effet, où était-il, ce livre? Un livre tout neuf, à peine barbouillé encore...—Ah! mon Dieu!... là-bas, oublié au fond du jardin, dans les derniers carrés d'asperges!... (Pour faire mes études historiques, j'avais adopté ces carrés d'asperges, qui, en été, deviennent des espèces de bocages d'une haute verdure herbacée très légère; de même que certaine allée de noisetiers, touffue, impénétrable, ombreuse comme un souterrain vert, était le lieu choisi pour le travail incomparablement plus pénible de la versification latine.) Cette fois, par exemple, je fus grondé par la maman de Lucette, et on décida d'aller, séance tenante, au secours de ce livre.
Une expédition s'organisa: en tête, un domestique portant une lanterne d'écurie; derrière lui, Lucette et moi, en sabots, tenant à grand'peine un parapluie que le vent d'orage nous retournait sans cesse.
Dehors, plus aucune frayeur; mais j'ouvrais bien grands mes yeux et j'écoutais de toutes mes oreilles. Oh! qu'il me paraissait étonnant et sinistre ce fond de jardin, vu par ces grandes lueurs de feux verts, qui tremblaient, clignotaient, puis de temps en temps nous laissaient aveuglés dans la nuit noire. Et quelle impression me venait des bois de chênes voisins, où se faisait un bruit continuel de fracassement de branches...
Dans les carrés d'asperges, nous retrouvâmes, toute trempée d'eau, tout éclaboussée de terre, cette Histoire de Duruy. Avant l'orage, des escargots, émoustillés sans doute par la pluie prochaine, l'avaient même visitée en tout sens, y dessinant des arabesques avec leur bave luisante...
Eh bien! ces traînées d'escargots sur ce livre ont persisté longtemps, préservées par mes soins sous des enveloppes de papier. C'est qu'elles avaient le don de me rappeler mille choses,—grâce à ces associations comme il s'en est fait de tout temps dans ma tête, entre les images même les plus disparates, pourvu qu'elles aient été rapprochées une seule fois, à un moment favorable, par un simple hasard de simultanéité.
La nuit, regardés à la lumière, ces petits zigzags luisants, sur cette couverture de Duruy, me rappelaient tout de suite le rigaudon de Rameau, le vieux son grêle du piano dominé par le bruit du grand orage; et ils ramenaient aussi une apparition qui m'était venue ce soir-là (aidée par une gravure de Teniers accrochée à la muraille), une apparition de petite personnages du siècle passé dansant à l'ombre, dans des bois comme ceux de la Limoise; ils renouvelaient toute une évocation, qui s'était faite en moi, de gaietés pastorales du vieux temps, à la campagne, sous des chênes.
XLI
Cependant les retours du jeudi soir auraient eu aussi un grand charme quelquefois, n'eût été le remords de ces devoirs jamais finis.
On me reconduisait en voiture, ou à âne, ou à pied jusqu'à la rivière. Une fois sorti du plateau pierreux de la rive sud, une fois repassé sur l'autre bord, je trouvais toujours mon père et ma sœur venus à ma rencontre, et avec eux je reprenais gaiement la route droite qui menait au logis, entre les grandes prairies; je rentrais d'un bon pas, dans la joie de revoir maman, les tantes et la chère maison.