Quand on entrait en ville, par la vieille porte isolée, il faisait tout à fait nuit, nuit d'été ou de printemps; en passant devant la caserne des équipages, on entendait les musiques familières de tambours et de clairons annonçant l'heure hâtive du coucher des matelots.
Et, en arrivant au logis, c'était généralement au fond de la cour que je retrouvais les chères robes noires, assises, à la belle étoile ou sous les chèvrefeuilles.
Au moins, si les autres étaient rentrées, j'étais sûr de trouver là tante Berthe, seule, toujours indépendante de caractère, et dédaigneuse des rhumes du soir, des fraîcheurs du serein; après m'avoir embrassé, elle flairait mes habits, en reniflant un peu pour me faire rire, et disait: «Oh! tu sens la Limoise, petit!»
Et, en effet, je sentais la Limoise. Quand on revenait de là-bas, on rapportait toujours avec soi une odeur de serpolet, de thym, de mouton, de je ne sais quoi d'aromatique, qui était particulier à ce recoin de la terre.
XLII
À propos de Limoise, j'ai la vanité de conter un de mes actes, qui fut vraiment héroïque comme obéissance, comme fidélité à une parole donnée.
Cela se passait un peu avant ce départ pour le Midi, dont mon imagination était si préoccupée; par conséquent, vers le mois de juillet qui suivit mes douze ans accomplis.
Un certain mercredi, après m'avoir fait partir de meilleure heure que de coutume, afin d'être sûr que j'arriverais avant la nuit, on se borna, sur mes instances pressantes, à me conduire hors de ville; puis on me permit, pour une fois, de continuer jusqu'à la Limoise seul, comme un grand garçon.
Au passage de la rivière, je tirai de ma poche, déjà avec une indicible honte devant les vieux bateliers tannés par la mer, la cravate de soie blanche que j'avais promis de me mettre au cou, par précaution contre la fraîcheur de l'eau.
Et une fois sur les Chaumes, lieu sans ombre, toujours brûlé par un ardent soleil, j'exécutai le serment qu'on avait exigé de moi au départ: j'ouvris un en-tout-cas!—Oh! je me sentis rougir, je me trouvai amèrement ridicule, quand une petite bergère était là, tête nue, gardant ses moutons. Pour comble, arrivaient du village quatre garçons, qui sortaient de l'école sans doute et qui, de loin, me regardaient avec étonnement. Mon Dieu! je me sentais faiblir; aurais-je bien le courage vraiment de tenir jusqu'au bout ma parole!...