Les fossiles avaient commencé de m'initier aux mystères des créations détruites.

Je connaissais déjà plusieurs de ces sombres bêtes, qui, aux temps géologiques, ébranlaient les forêts primitives de leurs pas lourds; depuis longtemps, je m'inquiétais d'elles,—et je les retrouvai là toutes, dans leur milieu, sous leur ciel de plomb, parmi leurs hautes fougères.

Le monde antédiluvien, qui déjà hantait mon imagination, devint un de mes plus habituels sujets de rêve; souvent, en y concentrant toute mon attention, j'essayais de me représenter quelque monstrueux paysage d'alors, toujours par les mêmes crépuscules sinistres, avec des lointains pleins de ténèbres; puis, quand l'image ainsi créée arrivait tout à fait au point comme une vision véritable, il s'en dégageait pour moi une tristesse sans nom, qui en était comme l'âme exhalée,—et aussitôt c'était fini, cela s'évanouissait.

Bientôt aussi un nouveau décor de Peau-d'Âne s'ébaucha, qui représentait un site de la période du lias: c'était, dans une demi-obscurité, sous d'accablantes nuées, un morne marécage où, parmi des prêles et des fougères, remuaient lentement des bêtes disparues.

Du reste, Peau-d'Âne commençait à ne plus être Peau-d'Âne; je renonçais peu à peu aux personnages, qui me choquaient maintenant par leurs inadmissibles attitudes de poupées; ils dormaient déjà, les pauvres petits, relégués dans ces boîtes d'où sans doute on ne les exhumera jamais.

Mes nouveaux décors n'avaient plus rien de commun avec la pièce: des dessous de forêts vierges, des jardins exotiques, des palais d'Orient nacrés et dorés; tous mes rêves enfin, que j'essayais de réaliser là avec mes petits moyens d'alors, en attendant mieux, en attendant l'improbable mieux de l'avenir...

LIX

Cependant, après ce pénible hiver passé sous la coupe du Bœuf Apis et du Grand-Singe, le printemps revint encore, très troublant toujours pour les écoliers, qui ont des envies de courir, qui ne tiennent plus en place, que les premiers jours tièdes mettent hors d'eux-mêmes. Les rosiers poussaient partout sur nos vieux murs; ma chère petite cour devenait de nouveau bien tentante, au soleil de mars, et je m'y attardais longuement à regarder s'éveiller les insectes et voler les premiers papillons, les premières mouches. Peau-d'Âne même en était négligée.

On ne venait plus me conduire au collège ni m'y chercher; j'avais obtenu la suppression de cet usage, qui me rendait ridicule aux yeux de mes pareils. Et souvent, pour m'en revenir, je faisais un léger détour par les remparts tranquilles, d'où l'on voyait les villages et un peu des lointains de la campagne.

Je travaillais avec moins de zèle que jamais, ce printemps-là; le beau temps qu'il faisait dehors me mettait la tête à l'envers.