Et une des parties où j'étais le plus nul était assurément la narration française; je rendais généralement le simple «canevas» sans avoir trouvé la moindre «broderie» pour l'orner. Dans la classe, il y en avait un qui était l'aigle du genre et dont on lisait toujours à haute voix les élucubrations. Oh! tout ce qu'il glissait là dedans de jolies choses! (Il est devenu, dans un village de manufactures, le plus prosaïque des petits huissiers.) Un jour que le sujet proposé était: «Un naufrage», il avait trouvé des accents d'un lyrisme!... et j'avais donné, moi, une feuille blanche avec le titre et ma signature. Non, je ne pouvais pas me décider à développer les sujets du Grand-Singe: une espèce de pudeur instinctive m'empêchait d'écrire les banalités courantes, et quant à mettre des choses de mon cru, l'idée qu'elles seraient lues, épluchées par ce croque-mitaine, m'arrêtait net.

Cependant j'aimais déjà écrire, mais pour moi tout seul par exemple, et en m'entourant d'un mystère inviolable. Pas dans le bureau de ma chambre, que souillaient mes livres et mes cahiers de collège, mais dans le très petit bureau ancien qui faisait partie du mobilier de mon musée, existait déjà quelque chose de bizarre qui représentait mon journal intime, première manière. Cela avait des aspects de grimoire de fée ou de manuscrit d'Assyrie; une bande de papier sans fin s'enroulait sur un roseau; en tête, deux espèces de sphinx d'Égypte, à l'encre rouge, une étoile cabalistique,—et puis cela commençait, tout en longueur comme le papier, et écrit en une cryptographie de mon invention. Un an plus tard seulement, à cause des lenteurs que ces caractères entraînaient, cela devint un cahier d'écriture ordinaire; mais je continuai de le tenir caché, enfermé sous clef comme une œuvre criminelle. J'y inscrivais, moins les événements de ma petite existence tranquille, que mes impressions incohérentes, mes tristesses des soirs, mes regrets des étés passés et mes rêves de lointains pays... J'avais déjà ce besoin de noter, de fixer des images fugitives, de lutter contre la fragilité des choses et de moi même, qui m'a fait poursuivre ainsi ce journal jusqu'à ces dernières années... Mais, en ce temps-là, l'idée que quelqu'un pourrait un jour y jeter les yeux m'était insupportable; à tel point que, si je partais pour quelque petit voyage dans l'île ou ailleurs, j'avais soin de le cacheter et d'écrire solennellement sur l'enveloppe: «C'est ma dernière volonté que l'on brûle ce cahier sans le lire.»

Mon Dieu, j'ai bien changé depuis cette époque. Mais ce serait beaucoup sortir du cadre de ce récit d'enfance, que de conter par quels hasards et par quels revirements dans ma manière, j'en suis venu à chanter mon mal et à le crier aux passants quelconques, pour appeler à moi la sympathie des inconnus les plus lointains;—et appeler avec plus d'angoisse à mesure que je pressens davantage la finale poussière... Et, qui sait? en avançant dans la vie, j'en viendrai peut-être à écrire d'encore plus intimes choses qu'à présent on ne m'arracherait pas,—et cela pour essayer de prolonger, au delà de ma propre durée, tout ce que j'ai été, tout ce que j'ai pleuré, tout ce que j'ai aimé...

LX

Ce même printemps-là, il y eut un retour du père de la petite Jeanne qui me frappa beaucoup. Depuis quelques jours, sa maison était sens dessus dessous, dans les préparatifs et la joie de cette arrivée prochaine. Et, la frégate qu'il commandait étant rentrée dans le port un peu plus tôt qu'on n'avait supposé, je le vis de ma fenêtre un beau soir, qui revenait chez lui, seul, se hâtant dans la rue pour surprendre son monde... Il arrivait de je ne sais quelle colonie éloignée après deux ou trois ans d'absence, et il me parut qu'il n'avait pas changé d'aspect... On rentrait donc au foyer tout de même! Elles finissaient donc, ces années d'exil, qui aujourd'hui du reste me faisaient déjà l'effet d'être moins longues qu'autrefois!... Mon frère lui aussi, à l'automne prochain, allait nous revenir; ce serait bientôt comme s'il ne nous avait jamais quittés.

Et quelle joie, sans doute, que ces retours! Et quel prestige environnait ceux qui arrivaient de si loin!

Le lendemain, chez Jeanne, dans sa cour, je regardais déballer d'énormes caisses en bois des pays étrangers; quelques-unes étaient recouvertes de toiles goudronnées, débris de voiles sans doute, qui sentaient la bonne odeur des navires et de la mer; deux matelots à large col bleu s'empressaient à déclouer, à découdre; et ils retiraient de là dedans des objets d'apparence inconnue qui avaient des senteurs de «colonies»; des nattes, des gargoulettes, des potiches; même des cocos et d'autres fruits de là-bas...

Le vieux grand-père de Jeanne, ancien marin lui aussi, était à côté de moi, surveillant du coin de l'œil ce déballage, et tout à coup, d'entre des planches que l'on séparait à coups de masse, nous vîmes s'échapper de vilaines petites bêtes brunes, empressées, sur lesquelles les deux matelots sautèrent à pieds joints pour les tuer:

—Des cancrelats, n'est-ce pas, commandant? demandai-je au grand-père.

—Comment! Tu connais ça, toi, petit terrien? me répondit-il en riant.