Le soir, dès que le jour baissait, un oiseau de ma fabrication—espèce de corbeau saugrenu charpenté en fil de fer avec des ailes de soie noire—sortait sournoisement d'entre mes persiennes, aussitôt refermées, et descendait, d'une allure drôle, se poser au milieu de la rue sur les pavés. Un anneau auquel il était suspendu, pouvait courir librement le long de la ficelle, devenue invisible au crépuscule, et, tout le temps, je le faisais sautiller, sautiller par terre, dans une agitation comique.

Et quand les passants se baissaient pour regarder quelle était cette invraisemblable bête qui se trémoussait tant,—crac! je tirais bien fort le bout gardé dans ma main: l'oiseau alors remontait très haut en l'air, après leur avoir sauté au nez.

Oh! derrière mes persiennes, me suis je amusé, ces beaux soirs-là; ai-je ri, tout seul, des cris, des effarements, des réflexions, des conjectures. Ce qui m'étonne, c'est qu'après le premier moment de frayeur, les gens prenaient le parti de rire autant que moi; il est vrai, la plupart étaient des voisins, qui devinaient de qui cette mystification devait leur venir,—et j'étais aimé dans mon quartier en ce temps-là. Ou bien c'étaient des matelots, passants de bonne composition, qui se montrent en général indulgents aux enfantillages—et pour cause.

Mais ce qui restera pour moi incompréhensible, c'est que, dans ma famille, où on péchait plutôt par excès de réserve, on ait pu fermer les yeux là-dessus, tolérer même tacitement ce jeu pendant tout un printemps; je ne me suis jamais expliqué ce manque de correction, et les années, au lieu de m'éclaircir ce mystère, n'ont fait que me le rendre plus surprenant encore.

Cet oiseau noir est naturellement devenu une de mes nombreuses reliques: de loin en loin, tous les deux ou trois ans, je le regarde: un peu mité, mais me rappelant toujours les belles soirées des mois de juin disparus, les griseries délicieuses des anciens printemps.

LXV

Les jeudis de Limoise, à la rage du soleil, quand tout dormait accablé dans la campagne silencieuse, j'avais pris l'habitude de grimper sur le vieux mur d'enceinte, au fond du jardin, et d'y rester longtemps, à califourchon, immobile à la même place, les touffes de lierre me montant jusqu'aux épaules, toutes les mouches et toutes les sauterelles bruissant autour de moi. Comme du haut d'un observatoire, je contemplais la campagne chaude et morne, les bruyères, les bois, et les légers voiles blancs du mirage, que l'extrême chaleur agitait sans cesse d'un petit mouvement tremblant de surface de lac. Ces horizons de la Limoise conservaient encore pour moi, l'espèce de mystère d'inconnu que je leur avais prêté pendant les premiers étés de ma vie. La région un peu solitaire qu'on voyait du haut de ce mur, je me la représentais comme devant se continuer indéfiniment ainsi, par des landes et des bois, en vrai site de contrée primitive; j'avais beau très bien savoir, à présent, qu'au delà se trouvaient, comme ailleurs, des routes, des cultures et des villes, je réussissais à garder l'illusion de la sauvagerie de ces lointains.

Du reste, pour mieux me tromper moi-même, j'avais soin de cacher, avec mes doigts repliés en longue-vue, tout ce qui pouvait me gâter cet ensemble désert: une vieille ferme là-bas, avec un coin de vigne labourée et un bout de chemin. Et là, tout seul, distrait par rien dans ce silence plein de bourdonnements d'insectes, dirigeant toujours le creux de ma main vers les parties les plus agrestes d'alentour, j'arrivais très bien à me donner des impressions de pays exotiques et sauvages.

Des impressions de Brésil surtout. Je ne sais pas pourquoi c'était plutôt le Brésil, que le bois voisin me représentait, dans ces moments de contemplations.

Et il me faut dire en passant comment est ce bois, le premier de tous les bois de la terre que j'aie connu et celui que j'ai le plus aimé: de très vieux chênes verts, arbres aux feuilles persistantes et d'une couleur sombre, formant un peu colonnade de temple avec leurs troncs élancés; et là-dessous, aucune broussaille, mais un sol à part, constamment sec, recouvert toute l'année de la même petite herbe exquise, courte et très fine comme un duvet; çà et là seulement quelques bruyères, quelques filipendules, quelques rares fleurettes d'ombre.