Dans cette même région, venait d'éclore une peuplade éphémère de toutes petites phalènes noires et roses (du même rose que les amourettes) qui dormaient posées partout sur les longues tiges des herbes, et qui s'envolaient comme un effeuillement de pétales de fleurs, dès qu'on agitait ces foins. C'est à travers d'exquises limpidités d'atmosphère de juin, que me réapparaît tout cela... Pendant la classe de l'après-midi, l'idée de ces grandes prairies qui m'attendaient, me troublait encore plus que l'air tiède et les senteurs printanières entrant à pleines fenêtres.
Mais j'ai surtout gardé le souvenir d'un soir où ma mère nous avait promis, par exception, d'être de la promenade, pour voir, elle aussi, ces champs d'amourettes. Cette fois-là, plus distrait que de coutume, j'avais été menacé de retenue par le Grand-Singe, et tout le temps de la classe je m'étais cru puni. Cette retenue du soir, qui nous gardait une heure de plus par ces beaux temps de juin, était toujours un cruel supplice. Mais surtout j'avais le cœur serré en songeant que maman viendrait précisément là m'attendre,—et que les printemps étaient courts, qu'on allait bientôt faucher les foins, que peut-être une autre soirée aussi radieuse ne se retrouverait plus de l'année...
Aussitôt la classe finie, j'allai anxieusement consulter la liste fatale, entre les mains du maître d'études: je n'y étais pas! Le Grand-Singe-Noir m'avait oublié, ou fait grâce!
Oh! ma joie alors de sortir en courant de ce collège, d'apercevoir maman qui avait tenu sa promesse, et qui m'attendait là, souriante, avec mon père et ma sœur... L'air qu'on respirait dehors était plus exquis que jamais, d'une tiédeur embaumée, et la lumière avait un resplendissement de pays chaud.—Quand je repense à ce moment-là, à ces prés d'amourettes, à ces phalènes roses, il se mêle à mon regret une espèce d'anxiété indéfinissable, comme du reste chaque fois que je me retrouve en présence de choses qui m'ont frappé et charmé par des dessous mystérieux, avec une intensité que je ne m'explique pas.
LXIII
J'ai déjà dit que j'avais toujours été beaucoup plus enfant que mon âge. Si on pouvait mettre en présence le personnage que j'étais alors et quelques-uns, de ces petits Parisiens de douze ou treize ans élevés par les méthodes les plus perfectionnées et les plus modernes, qui déjà déclament, pérorent, ont des idées en politique, me glacent par leurs conversations, comme ce serait drôle et avec quel dédain ils me traiteraient!
Je m'étonne moi-même de la dose d'enfantillage que je conservais pour certaines choses, car, en fait d'art et de rêve, malgré le manque de procédé, le manque d'acquis, j'allais bien plus loin et plus haut qu'à présent, c'est incontestable; et, si ce grimoire enroulé sur un roseau, dont je parlais tout à l'heure, existait encore, il vaudrait vingt fois ces notes pâles, sur lesquelles il me semble déjà qu'on a secoué de la cendre.
LXIV
Ma chambre, où je ne m'installais plus jamais pour travailler, où je n'entrais plus guère que le soir pour dormir, redevint pendant ce beau mois de juin mon lieu de délices, après le dîner, par les longs crépuscules tièdes et charmants. C'est que j'avais inventé un jeu, un perfectionnement du rat en guenilles que les gamins vulgaires font courir au bout d'une ficelle, le soir, dans les jambes des passants. Et cela m'amusait, mais d'une façon inouïe, sans lassitude possible. Cela m'amuserait encore autant, si j'osais, et je souhaite que mon invention soit imitée par tous les petits auxquels on aura l'imprudence de laisser lire ce chapitre.
Voici: de l'autre côté de la rue, juste en face de ma fenêtre et au premier étage aussi, demeurait une bonne vieille fille appelée mademoiselle Victoire (avec de grands bonnets à ruche du temps passé et des lunettes rondes). J'avais obtenu d'elle l'autorisation de fixer à l'arrêtoir de son contrevent une ficelle qui traversait la rue, et venait chez moi s'enrouler en pelote sur un bâton.