Et l'air de plus en plus se purifie de son nuage de poussière,—à mesure que l'on s'approche de la région, sans doute privilégiée, qui a été choisie pour le repos des empereurs et des impératrices Célestes.
Après le douzième kilomètre environ, halte dans un village, pour déjeuner chez un grand prince, d'un rang beaucoup plus élevé que celui qui chevauche avec nous: oncle direct de l'Empereur, celui-là, en disgrâce auprès de la Régente dont il fut le favori, et préposé aujourd'hui à la haute surveillance des sépultures. Étant en deuil austère, il s'habille de coton comme un pauvre, et cependant ne ressemble pas à tout le monde. Il s'excuse de nous recevoir dans le délabrement d'une vieille maison quelconque, les Allemands ayant mis le feu à son yamen, et il nous offre un déjeuner très chinois, où reparaissent des ailerons de requin et des nerfs de biche,—tandis que les plates figures sauvages des paysans d'alentour nous regardent par les trous de nos carreaux en papier de riz, crevés du toutes parts.
Aussitôt après la dernière tasse de thé, nous remontons à cheval, pour voir enfin ces tombeaux qui sont à présent là tout près, et vers lesquels nous cheminons depuis déjà plus de trois jours. Mon «confrère» de l'Académie de Pékin, qui nous a rejoints, toujours avec ses grosses lunettes rondes, son petit corps d'oiseau sec perdu dans ses belles robes de soie, nous accompagne aussi cahin-caha sur une mule.
Pays de plus en plus solitaire. Fini, les champs; fini, les villages. Le chemin pénètre au milieu de collines—qui sont revêtues d'herbe et de fleurs!—et c'est une surprise, un enchantement pour nos yeux déshabitués, cela semble un peu édénique, après toute cette Chine poudreuse et grise où nous venons de vivre, et où ne verdissait que le blé des sillons. La perpétuelle poussière du Petchili, nous l'avons décidément laissée derrière nous; sur les plaines en contre-bas, nous l'apercevons, comme un brouillard dont nous serions enfin délivrés.
Nous nous élevons toujours, arrivant aux premiers contreforts de la chaîne mongole. Voici, derrière une muraille de terre, un immense camp de Tartares; au moins deux mille hommes, armés de lances, d'arcs et de flèches: les gardiens d'honneur des souverains défunts.
La pureté des horizons, dont nous avions presque perdu le souvenir, est ici retrouvée. Ces montagnes de Mongolie, semble-t-il, viennent soudainement de se rapprocher, comme si d'elles-mêmes elles s'étaient avancées; très rocheuses, avec des escarpements étranges, des pointes comme des donjons ou des tours de pagode, elles sont d'un beau violet d'iris au-dessus de nos têtes. Et, en avant de nous, de tous côtés, commencent de paraître des vallonnements boisés, des forêts de cèdres.
Il est vrai, ce sont des forêts factices,—mais déjà si vieilles,—plantées il y a des siècles, pour composer le parc funéraire, de plus de vingt lieues de tour, où dorment quatre empereurs tartares.
* * * * *
Nous entrons dans ce lieu de silence et d'ombre, étonnés qu'il ne soit enclos d'aucune muraille, contrairement aux farouches usages de la Chine. Sans doute, en cette région très isolée, on l'a jugé suffisamment défendu par la terreur qu'inspirent les Mânes des Souverains,—et aussi par un édit général de mort, rendu d'avance contre quiconque oserait ici labourer un coin de terre ou seulement l'ensemencer.
C'est le bois sacré par excellence, avec tout son recueillement et son mystère… Quels merveilleux poètes de la Mort sont ces Chinois, qui lui préparent de telles demeures!… On serait tenté dans cette ombre de parler bas comme sous une voûte de temple; on se sent profanateur en foulant à cheval ce sol, vénéré depuis des âges, dont le tapis d'herbes fines et de fleurettes de printemps semble n'avoir été violé jamais. Les grands cèdres, les grands thuyas centenaires, parfois un peu clairsemés sur les collines ou dans les vallées, laissent entre eux des espaces libres où ne croissent point de broussailles; sous la colonnade de leurs troncs énormes, rien que de courtes graminées, de très petites fleurs exquises, et des lichens, des mousses.