Cette poussière, qui obscurcissait le ciel des plaines, ne monte sans doute jamais jusqu'à cette région choisie, car le vert magnifique des arbres n'en est nulle part terni. Et, dans cette solitude superbe que les hommes d'ici ont faite aux Mânes de leurs maîtres, quand le chemin nous fait passer par quelque clairière, ou sur quelque hauteur, les lointains qui se découvrent sont d'une limpidité absolue; une lumière paradisiaque tombe alors sur nous, d'un profond ciel discrètement bleu, rayé par des bandes de petits nuages d'un gris rose de tourterelle; dans ces moments-là, on aperçoit aussi, au loin, de somptueuses toitures, d'un émail jaune d'or, qui s'élèvent parmi les ramures si sombres, comme des palais de belles-au-bois-dormant…
Personne dans ces chemins ombreux. Un silence de désert. A peine, de temps à autre, le croassement d'un corbeau,—trop funèbre, à ce qu'il semble, pour les tranquilles enchantements de ce lieu, où la Mort a dû, avant d'entrer, dépouiller son horreur, pour demeurer seulement la Magicienne des repos qui ne finiront plus.
Par endroits, les arbres sont alignés en quinconces, formant des allées qui s'en vont à perte de vue dans la nuit verte. Ailleurs, ils ont été semés sans ordre; on dirait qu'ils ont poussé d'eux-mêmes comme les plantes sauvages, et on se croirait en simple forêt. Mais des détails cependant viennent rappeler que le lieu est magnifique, impérial et sacré; le moindre pont, jeté sur quelque ruisseau qui traverse le chemin, est de marbre blanc, d'un dessin rare; couvert de précieuses ciselures; ou bien quelque bête héraldique, accroupie à l'ombre, vous lance au passage la menace de son rire féroce; ou bien encore un obélisque de marbre, enroulé de dragons à cinq griffes, se dresse inattendu, dans sa neigeuse blancheur, sur le fond obscur des cèdres.
* * * * *
Dans ce bois de vingt lieues de tour, il y a seulement quatre cadavres d'empereurs; on y ajoutera celui de l'Impératrice Régente, dont le mausolée est depuis longtemps commencé, ensuite celui du jeune empereur son fils, qui a fait marquer sa place élue d'une stèle en marbre gris[5]. Et ce sera tout. Les autres souverains, passés ou à venir, dorment ou dormiront ailleurs, dans d'autres édens—du reste aussi vastes, aussi merveilleusement composés. Car il faut énormément de place pour un cadavre de Fils du Ciel, et énormément de silencieuse solitude alentour.
[Note 5: Ses sujets ont fait graver sur la stèle une inscription souhaitant à leur souverain de vivre dix mille fois dix mille ans.]
La disposition de ces tombeaux est réglée par des plans inchangeables, qui remontent aux vieilles dynasties éteintes; aussi sont-ils tous pareils,—rappelant même ceux des empereurs Mings, antérieurs de plusieurs siècles, et dont les ruines délaissées ont été depuis longtemps un but d'excursion permis aux Européens.
On y arrive invariablement par une coupée d'une demi-lieue de long dans la sombre futaie, coupée que les artistes d'autrefois ont eu soin d'orienter de manière qu'elle s'ouvre, comme les portants d'un magnifique décor au théâtre, sur quelque fond incomparable: par exemple une montagne particulièrement haute, abrupte et audacieuse; un amas rocheux présentant une de ces anomalies de forme ou de couleur que les Chinois recherchent en toute chose.
Invariablement aussi l'avenue commence par de grands arcs de triomphe en marbre blanc, qui sont, il va sans dire, surchargés de monstres, hérissés de cornes et de griffes.
Chez l'aïeul de l'Empereur actuel, qui reçoit aujourd'hui notre première visite, ces arcs de l'entrée, imprévus au milieu de la forêt, ont la base enlacée par les liserons sauvages: ils semblent, au coup de baguette d'un enchanteur, avoir jailli sans travail, d'un sol qui a l'air vierge,—tant il est feutré de ces mousses, de ces petites plantes délicates et rares qu'un rien dérange, qui ne croissent que dans les lieux longuement tranquilles, longuement respectés par les hommes.