Or, voici que tout à coup une rafale vient briser une file de girandoles à pendeloques de perles, déjà suspendues aux branches des vénérables cèdres et chavirer une rangée de ces pots de fleurs que l'on a déjà montés ici par centaines, pour rendre la vie à ces vieux jardins dévastés…

Jeudi 2 mai.

Des émissaires ont été lancés aux quatre coins de Pékin, annonçant que la fête de ce soir était remise à samedi, pour laisser passer la bourrasque. Et il m'a fallu demander encore par dépêche à l'amiral une prolongation de liberté. J'étais parti pour trois jours et serai resté près d'un mois dehors; je porte maintenant des chemises, des vestes, empruntées de-ci de-là, à des camarades de l'armée de terre.

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J'ai l'honneur de déjeuner ce matin chez notre voisin de «Ville jaune», le maréchal de Waldersee.

Dans une partie de son palais que les flammes n'ont pas atteinte, une grande salle, en marqueteries, en boiseries à jours; le couvert est dressé là pour le maréchal et son état-major,—tout ce monde, correct, sanglé, irréprochablement militaire, au milieu de la fantaisie chinoise d'un tel cadre.

C'est la première fois de ma vie que je viens m'asseoir à une table d'officiers allemands, et je n'avais pas prévu la soudaine angoisse d'arriver en invité au milieu d'eux… Ces souvenirs d'il y a plus de trente ans! Les aspects particuliers que prit pour moi l'année terrible!…

Oh! ce long hiver de 1870, passé à errer avec un mauvais petit bateau, dans les coups de vent, sur les côtes prussiennes! Mon poste de veille, presque enfant que j'étais alors, dans le froid de la hune, et la silhouette, si souvent aperçue à l'horizon noir, d'un certain Koenig-Wilhelm lancé à notre poursuite, devant lequel il fallait toujours fuir, tandis que ses obus, derrière nous, sautillaient parfois sur l'eau glacée… Le désespoir alors de sentir notre petit rôle si inutile et sacrifié, au milieu de cette mer!… On ne savait même rien, que longtemps après; les nouvelles nous arrivaient là-bas si rares, dans les sinistres plis cachetés qu'on ouvrait en tremblant… Et, à chaque désastre, à chaque récit des cruautés allemandes, ces rages qui nous venaient au coeur, un peu enfantines encore dans l'excès de leur violence, et ces serments qu'on faisait entre soi de ne pas oublier!… Tout cela, pêle-mêle, ou plutôt la synthèse rapide de tout cela, se réveille en moi, à la porte de cette salle du déjeuner, même avant que j'aie passé le seuil, rien qu'à la vue des casques à pointe accrochés aux abords, et j'ai envie de m'en aller….

J'entre, et cela s'évanouit, cela sombre dans le lointain des années: leur accueil, leurs poignées de main et leurs sourires de bon aloi m'ont presque rendu l'oubli en une seconde, l'oubli momentané tout au moins… Il semble d'ailleurs qu'il n'y ait pas, entre eux et nous, ces antipathies de race, plus irréductibles que les rancunes aiguës d'une guerre.

Pendant le déjeuner, leur palais chinois, habitué à entendre les gongs et les flûtes, résonne mystérieusement des phrases de Lohengrin ou de l'Or du Rhin, jouées un peu au loin par leur musique militaire. Le maréchal aux cheveux blancs a bien voulu me placer près de lui, et, comme tous ceux des nôtres qui ont eu l'honneur de l'approcher, je subis le charme de son exquise distinction, de sa bienveillance et de sa bonté.