Vendredi 3 mai.
Autour de nous, l'immense Pékin, qui achève de se repeupler comme aux anciens jours, est très occupé de funérailles. Les Chinois, l'été dernier, s'entretuaient dans leur ville; aujourd'hui ils s'enterrent. Chaque famille a gardé ses cadavres à la maison durant des mois comme c'est l'usage, dans d'épais cercueils de cèdre qui atténuaient un peu l'odeur des pourritures; on apportait tous les jours aux morts des repas et des cadeaux, on leur brûlait des cires rouges, on leur faisait des musiques, on leur jouait du gong et de la flûte, dans la continuelle crainte de ne pas leur rendre assez d'honneur, d'encourir leurs vengeances et leurs maléfices. C'est l'époque maintenant de les conduire à leur trou, avec des suites d'un kilomètre de long, avec encore des flûtes et des gongs, d'innombrables lanternes et des emblèmes dorés qui se louent très cher; on se ruinera ensuite pour les monuments et les offrandes; on ne dormira plus, de peur de les voir revenir. Je ne sais qui a si bien défini la Chine: «Un pays où quelques centaines de millions de Chinois vivants sont dominés et terrorisés par quelques milliards de Chinois morts.» Le tombeau, partout et sous toutes ses formes, on ne rencontre pas autre chose dans la plaine de Pékin. Quant à tous ces bocages de cèdres, de pins et de thuyas, ce ne sont que des parcs funéraires, murés de doubles ou de triples murs, chaque parc le plus souvent consacré à un seul mort, qui retranche ainsi aux vivants une place énorme.
Un lama défunt, chez lequel je pénètre aujourd'hui, occupe pour son compte deux ou trois kilomètres carrés. Dans son parc, les vieux arbres, à peine feuillus, tamisent légèrement ce soleil chinois, qui, après la neige d'hier, recommence d'être brûlant et dangereux. Au centre, il y a son mausolée de marbre, pyramide de petits personnages, amas de fines sculptures blanches qui vont s'effilant en fuseau vers le ciel et se terminent par une pointe d'or; çà et là, sous les cèdres, des vieux temples croulants, voués jadis à la mémoire de ce saint homme, enferment dans leur obscurité des peuplades d'idoles dorées qui s'en vont en poussière. Dehors, le sol de cendre, où l'on ne marche jamais, est jonché des pommes résineuses tombées des arbres et des plumes noires des corbeaux qui vivent par centaines dans ce lieu de silence; l'avril cependant y a fait fleurir quelques tristes giroflées violettes, comme dans le bois impérial, et quantité de tout petits iris de même couleur. A l'horizon, au bout de la plaine grise, la muraille de Pékin, la muraille crénelée qui semble enfermer une ville morte, s'en va si loin qu'on ne la voit pas finir.
Et tous les bois funéraires, dont la campagne est encombrée, ressemblent à celui-là, contiennent les mêmes vieux temples, les mêmes idoles et les mêmes corbeaux.
Ces plaines du Petchili sont une immense nécropole, où chaque vivant tremble d'offenser quelqu'un des innombrables morts.
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Pékin naturellement se rebâtit en même temps qu'il se repeuple; mais, à la hâte, avec les petites briques noirâtres des décombres, et les rues nouvelles ne retrouveront sans doute jamais le luxe des façades d'autrefois, en dentelle de bois doré.
La grande artère de l'Est, à travers la «Ville tartare», est ce qui demeure le plus intact de l'ancien Pékin, et la vie y redevient intense, fourmillante, presque terrible. Sur une longueur d'une lieue, l'avenue de cinquante mètres de large, magnifique de proportions, mais défoncée, ravinée, coupée de trous sournois et de cloaques, est envahie par des milliers de tréteaux, de cabanes, de tentes dressées, ou de simples parasols fichés en terre; et ce sont les rôtisseurs de chiens, les bouilleurs de thé, les gens qui servent des boissons horribles ou des viandes effroyables,—dans de toujours délicieuses porcelaines, éclatantes de peinturlures; ce sont les charlatans, les acupunctaristes, les guignols, les musiciens, les conteurs et les conteuses d'histoires. La foule, au milieu de tout cela, évolue à grand'peine, divisée en une infinité de courants divers, par tant de petites boutiques ou de petits théâtres, comme se diviseraient les eaux d'un fleuve au milieu d'îlots, et c'est un remous de têtes humaines, incessant et tourmenté, noirci de crasse et de poussière. Des vociférations montent de toutes parts, rauques ou mordantes, d'un timbre inconnu à nos oreilles, accompagnées de violons qui grincent sur des peaux de serpents, de bruits de gongs et de bruits de sonnettes. Les caravanes cependant, les énormes chameaux de Mongolie qui tout l'hiver encombraient les rues de leurs défilés sans fin, ont disparu vers les solitudes du Nord, avec leurs conducteurs au visage plat, fuyant le soleil qui sera bientôt torride; mais ils sont remplacés,—sur le milieu bossu de la chaussée réservé aux bêtes et aux attelages,—par des files de petits chevaux, des files de petites voitures, et on entend partout claquer les fouets.
Et au pied des maisons, durant des kilomètres, par terre, sur les immondices ou sur la boue, l'extravagante foire à la guenille commencée l'automne dernier s'étale encore, piétinée par les passants: débris de tant d'incendies et de pillages, que l'on ne finira jamais de vendre, défroques magnifiquement brodées mais qui ont été un peu sanglantes, bouddhas, magots, bijoux, perruques de morts, vases ébréchés ou précieux cassons de jade.
Au-dessus de tant de choses saugrenues, au-dessus de tant de tapage et de tant de poussière, la plupart de ces maisons, en contraste avec la pouillerie des foules, sont étourdissantes de sculptures et d'éclat; finement fouillées en plein bois et finement dorées depuis la base jusqu'en haut. Dans le cèdre épais des façades, d'infatigables artistes ont taillé, avec ces patiences et ces adresses chinoises qui nous confondent, des myriades de petits bonshommes, ou de monstres, ou d'oiseaux, parmi des fleurs, ou sous des arbres dont on compterait les feuilles. Les dorures de tous ces minutieux sujets, atténuées par places, sont le plus souvent restées étincelantes, grâce à ce climat presque sans pluie.