Et en haut, sur les couronnements, sur les corniches festonnées, c'est toujours le domaine des chimères d'or, qui tirent la langue, qui ricanent, qui louchent, qui ont l'air prêtes à s'élancer vers le ciel, ou à descendre pour déchirer les passants.
L'été dernier, dans les grands incendies Boxers, elles flambaient chaque jour par centaines, ces étonnantes façades, qui représentaient une somme incalculable de travail humain, et qui faisaient de Pékin une vieille chinoiserie tout en or, un si extraordinaire musée de bois sculptés, que les hommes d'aujourd'hui n'auront plus jamais le temps d'en reconstituer un pareil.
Samedi 4 mai.
C'est ce soir, décidément, la fête donnée par notre général aux états-majors des alliés.
D'abord, en attendant la nuit, une fête entre Français: l'inauguration d'un boulevard dans notre quartier, dans notre secteur; du Pont de Marbre à la Porte Jaune, un long boulevard dont la confection a été confiée au colonel Marchand et qui portera le nom de notre général. Pékin, depuis l'époque lointaine et pompeuse où fut tracé son réseau d'avenues pavées, n'avait jamais revu chose pareille: une voie libre, unie, sans précipices ni ornières, où les voitures peuvent courir grand train entre deux rangs de jeunes arbres.
Il y a foule pour assister à cette inauguration. Des deux côtés de la chaussée neuve, sablée de frais et encore vide, qui est d'un bout à l'autre barrée par des piquets et des cordes,—des deux côtés, il y a tous nos soldats, quelques soldats allemands aussi, car ils voisinent beaucoup avec les nôtres, et puis les Chinois et les Chinoises d'alentour en robes de fête. Les bébés charmants et drôles, aux yeux de chat bien tirés vers les tempes, occupent le premier rang, à toucher les cordes tendues; quelques-uns même se font porter par nos hommes pour voir de plus haut, et un grand zouave se promène avec deux petites Chinoises de trois ou quatre ans, une sur chaque épaule. Il y a du monde perché sur les toits, plusieurs de nos malades, là-bas, sont debout sur les tuiles de notre hôpital, et des chasseurs d'Afrique ont escaladé, pour avoir des places de choix, le clocher gothique de l'église, qui domine tout, avec son large drapeau tricolore déployé dans l'air.
Des pavillons français, il y en a sur toutes les portes des Chinois, il y en a partout sur des perches, groupés en trophées avec des lanternes et des guirlandes. On dirait d'une sorte de «14 Juillet», un peu exotique et étrange; si c'était en France, la décoration serait banale à faire sourire; ici, au coeur de Pékin, elle devient touchante et même grande, surtout à l'arrivée des musiques militaires, quand éclate notre Marseillaise.
L'inauguration, cela consiste simplement en un temps de galop, une espèce de charge à fond de train exécutée, sur le sable encore vierge, par tous les officiers français, depuis la Porte Jaune jusqu'à l'autre extrémité de ce boulevard, où notre général les attend, sur une estrade enguirlandée de verdure par les soldats, et leur offre en souriant du champagne. Après, on enlève les frêles barrières, la foule déborde gaiement, les petits aux yeux de chat prennent leur course sur ce beau sol passé au rouleau, et c'est fini.
Quand nous serons repartis tous pour la France, quand Pékin sera entièrement rendu aux Chinois, qui ont sur la voirie des idées subversives, cette Avenue du Général-Voyron—qu'ils font pourtant mine d'apprécier—ne durera pas, je le crains, plus de deux hivers.