A minuit enfin, nos Chinois amarrent notre bateau, en un lieu qu'ils disent sûr, pour aller se coucher aussi. Et nous nous endormons tous, d'un profond sommeil, dans la nuit glaciale.

IV

Mardi 16 octobre.

Réveil au petit jour, pour faire lever et repartir notre équipage.

A l'aube froide et magnifique, à travers la limpidité d'un ciel rose, le soleil surgit et rayonne sans chaleur sur la plaine d'herbages, sur le lieu désert où nous venons de dormir.

Et tout de suite je saute à terre, pressé de marcher, de m'agiter, dans un besoin irréfléchi de mouvement et de vitesse… Horreur! A un détour du sentier de halage, courant à l'étourdie sans regarder à mes pas, je manque de marcher sur quelque chose qui gît en forme de croix: un cadavre, nu, aux chairs grisâtres, couché sur le ventre, les bras éployés, à demi enfoui dans la vase dont il a pris la couleur; les chiens ou les corbeaux l'ont scalpé, ou bien les autres Chinois pour lui voler sa queue, et son crâne apparaît tout blanc, sans chevelure et sans peau…

Il fait de jour en jour plus froid, à mesure que nous nous éloignons de la mer, et que la plaine s'élève par d'insensibles pentes.

Comme hier, les jonques passent, redescendent le fleuve à la file, en convois militaires gardés par des soldats de toutes les nations d'Europe. Ensuite, reviennent de longs intervalles de solitude pendant lesquels rien de vivant n'apparaît plus dans cette région de millets et de roseaux. Le vent qui souffle, de plus en plus âpre malgré le resplendissant soleil, est salubre, dilate les poitrines, double momentanément la vie. Et, dans l'éternel petit sentier qui mène à Pékin, sur la gelée blanche, entre les sorghos et le fleuve, on marche, sans fatigue, même avec une envie de courir, en avant des Chinois mornes qui, penchés sur la cordelle, traînent toujours notre maison flottante, en gardant leur régularité de machine.

Il y a quelques arbres maintenant sur les rives, des saules aux feuilles puissamment vertes, d'une variété inconnue chez nous; l'automne semble ne les avoir pas effleurés, et leur belle couleur tranche sur la nuance rouillée des herbages et des sorghos mourants. Il y a des jardins aussi, jardins à l'abandon autour des hameaux incendiés; nos Chinois y détachent chaque fois quelqu'un des leurs, en maraude, qui rapporte dans la jonque des brassées de légumes pour les repas.

Osman et Renaud, en passant dans les maisons en ruine, ramassent aussi quelques objets qu'ils jugent nécessaires à l'embellissement de notre logis: un petit miroir, des escabeaux sculptés, des lanternes, même des piquets de fleurs artificielles en papier de riz, qui ont dû orner la coiffure de dames chinoises massacrées ou en fuite, et dont ils décorent naïvement les parois de la chambre. L'intérieur de notre sarcophage prend bientôt, par leurs soins, un air de recherche tout à fait barbare et drôle.