C'est étonnant, du reste, combien on s'habituerait vite à cette existence si complètement simplifiée de la jonque, existence de saine fatigue, d'appétit dévorant et de lourd sommeil.

Vers le soir de cette journée, les montagnes de Mongolie, celles qui dominent Pékin, commencent de se dessiner, en petite découpure extra lointaine, tout au ras de l'horizon, tout au bout de ce pays infiniment plat.

Mais le crépuscule d'aujourd'hui a je ne sais quoi de particulièrement lugubre. C'est un point où le Peï-Ho sinueux, qui s'est rétréci d'heure en heure, à chacun de ses détours, semble n'être plus qu'un ruisseau entre les deux silencieuses rives et on se sent presque serré de trop près par les fouillis d'herbages, receleurs de sombres choses. Et puis le jour s'éteint dans ces nuances froides et mortes spéciales aux soirs des hivers du Nord. Tout ce qui reste de clartés éparses se réunit sur l'eau, qui luit plus que le ciel; le fleuve, comme un miroir glacé, reflète les jaunes du couchant; on dirait même qu'il en exagère la lueur triste, entre les images renversées des roseaux, des sorghos monotones, et de quelques arbres en silhouettes déjà noires. L'isolement est plus immense qu'hier. Le froid et le silence tombent sur les épaules comme un linceul. Et il y a une mélancolie pénétrante, à subir le lent enveloppement de la nuit, en ce lieu quelconque d'un pays sans asile; il y a une angoisse à regarder les derniers reflets des roseaux proches, qui persistent encore à la surface de ce fleuve chinois, tandis que l'obscurité, en avant de notre route, achève d'embrouiller les lointains hostiles et inconnus…

Heureusement voici l'heure du souper, heure désirée, car nous avons grand'faim. Et dans le petit réduit que nous fermerons, je vais retrouver la lumière rouge de notre lanterne, l'excellent pain de soldat, le thé fumant servi par Toum, et la gaieté de mes deux braves serviteurs.

Vers neuf heures, comme nous venions de dépasser un groupe de jonques pleines de monde, et purement chinoises—jonques de maraudeurs, vraisemblablement,—des cris s'élèvent derrière nous, des cris de détresse et de mort, d'horribles cris dans ce silence… Toum, qui prête son oreille fine et comprend ce que ces gens disent, explique qu'ils sont en train de tuer un vieux, parce qu'il a volé du riz… Nous ne sommes pas en nombre et d'ailleurs pas assez sûrs de nos gens pour intervenir. Dans leur direction, je fais seulement tirer en l'air deux coups de feu, qui jettent leur fracas de menace au milieu de la nuit,—et tout se tait comme par enchantement; nous avons sans doute sauvé la tête de ce vieux voleur de riz, au moins jusqu'à demain matin.

Et c'est la tranquillité ensuite jusqu'au jour. A minuit, amarrés n'importe où parmi les roseaux, nous nous endormons d'un sommeil qui n'est plus inquiété. Grand calme et grand froid, sous le regard des étoiles. Quelques coups de fusil au loin; mais on y est habitué, on les entend sans les entendre, ils ne réveillent plus.

Mercredi 17 octobre.

Lever à l'aube, pour aller courir sur la berge, dans la gelée blanche, aux premières lueurs roses, et bientôt au beau soleil clair.

Ayant voulu prendre un raccourci, à travers les éternels champs de sorghos, pour rejoindre plus loin la jonque obligée de suivre un long détour du fleuve, nous traversons au soleil levant les ruines d'un hameau où gisent d'affreux cadavres tordus; sur leurs membres noircis, la glace déposée en petits cristaux brille comme une couche de sel.

Après le dîner de midi, quand nous sortons du sarcophage demi-obscur, nos Chinois nous indiquent de la main l'horizon. Tong-Tchéou, la «Ville de la Pureté céleste», est là-bas, qui commence d'apparaître: grandes murailles noires, surmontées de miradors; tour étonnamment haute et frêle, de silhouette très chinoise, à vingt toitures superposées.