Déployé sur le ciel d'hiver, un grand pavillon de France marque l'entrée de ce qui fut notre légation; deux monstres en marbre blanc, ainsi qu'il est d'étiquette devant tous les palais de la Chine, sont accroupis au seuil, et des soldats de chez nous gardent cette porte—que je franchis avec recueillement au souvenir des héroïsmes qui l'ont défendue.

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Nous mettons enfin pied à terre parmi des monceaux de débris, sur une sorte de petite place intérieure où les rafales s'engouffrent, près d'une chapelle et à l'entrée d'un jardin dont les arbres s'effeuillent au vent glacé. Les murs autour de nous sont tellement percés de balles que l'on dirait presque un amusement, une gageure: ils ressemblent à des cribles. Là-bas, sur notre droite, ce tumulus de décombres, c'est la légation proprement dite, anéantie par l'explosion d'une mine chinoise. Et à notre gauche il y a la maison du chancelier, où s'étaient réfugiés pendant le siège les braves défenseurs du lieu, parce qu'elle semblait moins exposée; c'est là qu'on m'a offert de me recueillir; elle n'est pas détruite, mais tout y est sens dessus dessous, bien entendu, comme un lendemain de bataille; et, dans la chambre où je coucherai, les plâtriers travaillent encore à refaire les murs, qui ne seront finis que ce soir.

Maintenant on me conduit, en pèlerinage d'arrivée, dans le jardin où dorment, ensevelis à la hâte, sous des grêles de balles, ceux de nos matelots qui tombèrent à ce champ d'honneur. Point de verdures ici, ni de plantes fleuries; un sol grisâtre, piétiné par les combattants, émietté par la sécheresse et le froid. Des arbres sans feuilles, dont la mitraille a déchiqueté les branches. Et, sur tout cela, un ciel bas et lugubre, où des flocons de neige passent en cinglant.

Il faut se découvrir dès l'entrée de ce jardin, car on ne sait pas sur qui l'on marche; les places, qui seront marquées bientôt, je n'en doute pas, n'ont pu l'être encore, et on n'est pas sûr, lorsqu'on se promène, de n'avoir pas sous les pieds quelqu'un de ces morts qui mériteraient tant de couronnes.

Dans cette maison du chancelier, épargnée un peu par miracle, les assiégés habitaient pêle-mêle, et dormaient par terre, diminués de jour en jour par les balles, vivant sous la menace pressante de la mort.

Au début—mais leur nombre, hélas! diminua vite,—ils étaient là une soixantaine de matelots français et une vingtaine de matelots autrichiens, se faisant tuer côte à côte et d'une allure également magnifique. A eux s'étaient joints quelques volontaires français, qui faisaient le coup de feu dans leurs rangs, sur les barricades ou sur les toits, et deux étrangers, M. et madame de Rosthorn, de la légation d'Autriche. Les officiers de chez nous qui commandaient la défense étaient le lieutenant de vaisseau Darcy et l'aspirant Herber, qui dort aujourd'hui dans la terre du jardin, frappé d'une balle en plein front.

L'horreur de ce siège, c'est qu'il n'y avait à attendre des assiégeants aucune pitié; si, à bout de forces et à bout de vivres, on venait à se rendre, c'était la mort, et la mort avec d'atroces raffinements chinois pour prolonger des paroxysmes de souffrance.

Aucun espoir non plus de s'évader par quelque sortie suprême: on était au milieu du grouillement d'une ville; on était enclavé dans un dédale de petites bâtisses sournoises abritant une fourmilière d'ennemis, et, pour emprisonner plus encore, on sentait autour de soi, emmurant le tout, le colossal rempart noir de Pékin.

C'était pendant la période torride de l'été chinois; le plus souvent, il fallait se battre quand on mourait de soif, quand on était aveuglé de poussière, sous un soleil aussi destructeur que les balles, et dans l'incessante et fade infection des cadavres.