Cependant une femme était là avec eux, charmante et jeune, cette Autrichienne, à qui il faudrait donner une de nos plus belles croix françaises. Seule au milieu de ces hommes en détresse, elle gardait son inaltérable gaieté de bon aloi; elle soignait les blessés, préparait de ses propres mains le repas des matelots malades,—et puis s'en allait charrier des briques et du sable pour les barricades, ou bien faire le guet du haut des toits.

* * * * *

Autour des assiégés, le cercle se resserrait de jour en jour, à mesure que leurs rangs s'éclaircissaient et que la terre du jardin s'emplissait de morts; ils perdaient du terrain pied à pied, disputant à l'ennemi, qui était légion, le moindre pan de mur, le moindre tas de briques.

Et quand on les voit, leurs petites barricades de rien du tout, faites en hâte la nuit, et que cinq ou six matelots réussissaient à défendre (cinq ou six, vers la fin c'était le plus qu'on pouvait fournir), il semble vraiment qu'à tout cela un peu de surnaturel se soit mêlé. Quand, avec l'un des défenseurs du lieu, je me promène dans ce jardin, sous le ciel sombre, et qu'il me dit: «Là, au pied de ce petit, mur, nous les avons tenus tant de jours… Là, devant cette petite barricade, nous avons résisté une semaine», cela paraît un conte héroïque et merveilleux.

Oh! leur dernier retranchement! C'est tout à côté de la maison, un fossé creusé fiévreusement à tâtons dans l'espace d'une nuit, et, sur la berge, quelques pauvres sacs pleins de terre et de sable: tout ce qu'ils avaient pour barrer le passage aux tortionnaires, qui leur grimaçaient la mort, à six mètres à peine, au-dessus d'un pan de mur.

Ensuite vient le «cimetière», c'est-à-dire le coin de jardin qu'ils avaient adopté pour y grouper leurs morts,—avant les jours plus affreux où il fallait les enfouir çà ou là, en cachant bien la place, de peur qu'on ne vînt les violer, comme c'est ici l'atroce coutume. Un lamentable petit cimetière, au sol foulé et écrasé dans les combats à bout portant, aux arbustes fracassés, hachés par la mitraille. On y enterrait sous le feu des Chinois, et un vieux prêtre à barbe blanche,—devenu depuis un martyr dont la tête fut traînée dans les ruisseaux,—y disait tranquillement les prières devant les fosses, malgré tout ce qui sifflait dans l'air autour de lui, tout ce qui fouettait et cassait les branches.

Vers les derniers jours, leur cimetière, tant ils avaient perdu de terrain peu à peu, était devenu la «zone contestée», et ils tremblaient pour leurs morts; les ennemis s'étaient avancés jusqu'à la bordure; on se regardait et on se tuait de tout près, par-dessus le sommeil de ces braves, si hâtivement couchés dans la terre. S'ils avaient franchi ce cimetière, les Chinois, et escaladé le frêle petit retranchement suprême, en sacs de sable, en gravier dans des rideaux cousus, alors, pour tous ceux qui restaient là, c'était l'horrible torture au milieu des musiques et des rires, l'horrible dépeçage, les ongles d'abord arrachés, les pieds tenaillés, les entrailles mises dehors, et la tête ensuite, au bout d'un bâton, promenée par les rues.

On les attaquait de tous les côtés et par tous les moyens, souvent aux heures les plus imprévues de la nuit. Et c'était presque toujours avec des cris, avec des fracas soudains de trompes et de tam-tams. Autour d'eux, des milliers d'hommes à la fois venaient hurler à la mort,—et il faut avoir entendu des hurlements de Chinois pour imaginer ces voix-là, dont le timbre seul vous glace. Ou bien des gongs assemblés sous les murs leur faisaient un vacarme de grand orage.

Parfois, d'un trou subitement ouvert dans une maison voisine, sortait sans bruit et s'allongeait, comme une chose de mauvais rêve, une perche de vingt ou trente pieds, avec du feu au bout, de l'étoupe et du pétrole enflammés, et cela venait s'appuyer contre les charpentes de leurs toits, pour sournoisement les incendier. C'est ainsi du reste qu'une nuit furent brûlée les écuries de la légation.

On les attaquait aussi par en dessous; ils entendaient des coups sourds frappés dans la terre et comprenaient qu'on les minait, que les tortionnaires allaient surgir du sol, ou bien encore les faire sauter. Et il fallait, coûte que coûte, creuser aussi, tenter d'établir des contremines pour conjurer ce péril souterrain. Un jour cependant, vers midi, en deux terribles détonations qui soulevèrent des trombes de plâtras et de poussière, la légation de France sauta, ensevelissant à demi sous ses décombres le lieutenant de vaisseau qui commandait la défense et un groupe de ses marins.—Mais ce ne fut point la fin encore; ils sortirent de cette cendre et de ces pierres qui les couvraient jusqu'aux épaules, ils sortirent excepté deux, deux braves matelots qui ne reparurent plus, et la lutte fut continuée, presque désespérément, dans des conditions toujours plus effroyables.