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Elle restait là quand même, la gentille étrangère, qui aurait si bien pu s'abriter ailleurs, à la légation d'Angleterre par exemple, où s'étaient réfugiés la plupart des ministres avec leurs familles; au moins les balles n'y arrivaient pas, on y était au centre même du quartier défendu par quelques poignées de braves et on s'y sentait en sécurité tant que les barricades tiendraient encore. Mais non, elle restait là, et continuait son rôle admirable, en ce point brûlant qu'était la légation de France,—point qui représentait d'ailleurs la clef, la pierre d'angle de tout le quadrilatère européen, et dont la perte eut amené le désastre général.
Une fois, ils virent, avec leurs longues-vues, afficher un édit de l'Impératrice, en grandes lettres sur papier rouge, ordonnant de cesser le feu contre les étrangers. (Ce qu'ils ne virent pas, c'est que les hommes chargés de l'affichage étaient écharpés par la foule.) Une sorte d'accalmie, d'armistice s'ensuivit quand même, on les attaqua avec moins de violence.
Ils voyaient aussi des incendies partout, ils entendaient des fusillades entre Chinois, des canonnades et de longs cris; des quartiers entiers flambaient; on s'entre-tuait autour d'eux dans la ville fermée; des rages y fermentaient comme en un pandémonium,—et on suffoquait à présent, on étouffait à respirer l'odeur des cadavres.
Des espions venaient parfois leur vendre des renseignements, toujours faux d'ailleurs et contradictoires, sur cette armée de secours, qu'ils attendaient d'heure en heure avec une croissante angoisse. On leur disait: «Elle est ici, elle est là, elle avance.» Ou bien: «Elle a été battue et elle recule.» Et toujours elle persistait à ne point paraître.
Que faisait donc l'Europe? Est-ce qu'on les abandonnait? Ils continuaient de se détendre, presque sans espérance, si diminués maintenant, et dans un espace si restreint! Ils se sentaient comme enserrés chaque jour davantage par la torture chinoise et l'horrible mort.
Les choses essentielles commençaient à manquer. Il fallait économiser sur tout, en particulier sur les balles; d'ailleurs, on devenait des sauvages,—et, quand on capturait des Boxers, des incendiaires, au lieu de les fusiller, on leur fracassait le crâne à bout portant avec un revolver.
Un jour, enfin, leurs oreilles, toujours tendues au bruit des batailles extérieures, perçurent une canonnade continue, sourde et profonde, en dehors de ces grands remparts noirs dont ils apercevaient au loin les créneaux, au-dessus de tout, et qui les enfermaient comme dans un cercle dantesque: on bombardait Pékin!… Ce ne pouvait être que les armées d'Europe, venues à leur secours!
Cependant une dernière épouvante troublait encore leur joie. Est-ce qu'on n'allait pas tenter contre eux un suprême assaut pour les anéantir avant l'entrée des troupes alliées?
En effet, on les attaqua furieusement, et cette journée finale, cette veille de la délivrance coûta encore la vie à un de nos officiers, le capitaine Labrousse, qui alla rejoindre le commandant de nos amis autrichiens dans le glorieux petit cimetière de la légation. Mais ils résistèrent… Et, tout à coup, plus personne autour d'eux, plus une tête de Chinois sur les barricades ennemies; le vide et le silence dans leurs abords dévastés: les Boxers étaient en fuite, et les alliés entraient dans la ville!…