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Ce premier soir de mon arrivée à Pékin est triste comme les soirs de la route, mais plus banalement triste, avec plus d'ennui. Les ouvriers viennent de finir les murs de ma chambre; les plâtres frais y répandent leur humidité ruisselante, on y a froid jusqu'aux os, et comme il n'y a rien là dedans, mon serviteur étend par terre mon étroit matelas de la jonque, puis se met en devoir d'organiser une table avec de vieilles caisses. Mes hôtes ont la bonté aussi de me faire monter à la hâte et allumer un poêle à charbon,—et voici que cela achève d'évoquer pour moi un rêve de misère européenne, dans quelque taudis de faubourg… Comment soupçonner que l'on est en Chine, ici, et à Pékin, tout près des enceintes mystérieuses, des palais pleins de merveilles?…

Quant au ministre de France, que j'ai besoin de voir pour lui faire les communications de l'amiral, j'apprends qu'il est allé, n'ayant plus de toit, demander asile à la légation d'Espagne; de plus, qu'il a la fièvre typhoïde—épidémique à cause de l'eau partout empoisonnée—et que personne en ce moment ne peut lui parler. Mon séjour dans ce gîte mouillé menace de se prolonger plus que je ne pensais. Et mélancoliquement, à travers les vitres que des buées ternissent, je regarde, dans une cour pleine de meubles brisés, tomber le crépuscule et la neige…

Qui m'eût dit que demain, par un revirement imprévu de fortune, je dormirais sur les matelas dorés d'un grand lit impérial, au milieu de la Ville interdite, dans la féerie très étrange?…

VIII

Vendredi 19 octobre.

Je m'éveille transi de froid humide, par terre, dans mon logis de pauvre où l'eau ruisselle des murs et où le poêle fume.

Et je m'en vais d'abord m'acquitter d'une commission dont j'ai été chargé par l'amiral pour le commandant en chef de nos troupes de terre, le général Voyron, qui habite une maisonnette du voisinage…

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Dans le partage de la mystérieuse «Ville jaune», qui a été fait entre les chefs des troupes alliées, un palais de l'Impératrice est échu à notre général. Il s'y installera pour l'hiver, non loin du palais que doit occuper l'un de nos alliés, le feld-maréchal de Waldersee, et il veut bien m'y offrir l'hospitalité. Lui-même repart aujourd'hui pour Tien-Tsin; donc, pendant une semaine ou deux que durera son voyage, j'habiterai là-bas seul avec son aide de camp,—un de mes anciens camarades,—qui sera chargé de faire accommoder pour les besoins du service militaire cette résidence de conte de fées.