Combien cela me changera de mes murs de plâtre et de mon poêle à charbon!

Toutefois mon exode vers la «Ville jaune» n'aura lieu que demain matin, car mon ami l'aide de camp m'exprime le très gentil désir d'arriver avant moi dans notre palais quelque peu saccagé, et de m'y préparer la place.

Alors, n'ayant plus rien à faire pour le service aujourd'hui, j'accepte l'offre de l'un des membres de la légation de France, d'aller visiter avec lui le temple du Ciel. La neige est d'ailleurs finie; l'âpre vent de Nord qui souffle toujours a chassé les nuages, et le soleil resplendit dans un ciel très pâlement bleu.

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D'après le plan de Pékin, c'est à cinq à six kilomètres d'ici, ce temple du Ciel, le plus immense de tous les temples. Et cela se trouve, paraît-il, au centre d'un parc d'arbres séculaires, muni de doubles murs. Avant ces jours de désastre[1], le lieu était impénétrable; les empereurs seuls y venaient une fois l'an s'enfermer pendant une semaine pour un solennel sacrifice, longuement précédé de purifications et de rites préparatoires.

[Note 1: Le parc même était interdit aux «barbares d'Occident», depuis qu'un touriste européen, homme de toutes les élégances, s'était faufilé dans le temple pour faire des ordures sur l'autel.]

Il faut, pour aller là, sortir d'abord de toutes ces ruines et de ces cendres; sortir même de la «Ville tartare» où nous sommes, franchir ses terribles murs, ses gigantesques portes, et pénétrer dans la «Ville chinoise».

Ce sont deux immenses quadrilatères juxtaposés, ces deux villes murées dont l'ensemble forme Pékin, et l'une, la Tartare, contient en son milieu, dans une autre enceinte de forteresse, cette «Ville jaune» où j'irai demain habiter.

Au sortir des remparts de séparation, lorsque la «Ville chinoise» se découvre à nous dans l'encadrement colossal d'une porte, c'est la surprise d'une grande artère encore vivante et pompeuse comme aux anciens jours, à travers ce Pékin qui jusque-là nous semblait une nécropole; c'est l'inattendu des dorures, des couleurs, des mille formes de monstres tout à coup érigées dans le ciel, et c'est la soudaine agression des bruits, des musiques et des voix.—Mais combien cette vie, cette agitation, toute cette pompe chinoise sont pour nous choses inimaginables et indéchiffrables!… Entre ce monde et le nôtre, quels abîmes de dissemblances!…

La grande artère s'en va devant nous, large et droite: une chaussée de trois ou quatre kilomètres de long, conduisant là-bas à une autre porte monumentale, qui apparaît tout au loin, surmontée de son donjon à toit cornu, et ouverte dans la muraille noire confinant aux solitudes du dehors. Les maisons sans étage qui, des deux côtés, s'alignent longuement ont l'air faites en dentelles d'or; du haut en bas brillent les boiseries ajourées de leurs façades; elles portent des couronnements en fines sculptures, qui sont tout reluisants d'or et d'où s'élancent, comme chez nous les gargouilles, des rangées de dragons d'or. Plus haut que ces maisonnettes frêles, montent des stèles noires couvertes de lettres d'or, s'élancent de longues perches laquées noir et or, pour soutenir en l'air des emblèmes férocement étranges, qui ont des cornes, des griffes, des visages de monstres.