Il a gelé plus fort cette nuit, et le sol des cours est couvert de petits cristaux blancs quand nous commençons, dans les galeries et les dépendances du palais, nos explorations de chaque matin.
Tout ce qui fut jadis logements de missionnaires lazaristes ou salles d'école est bondé de caisses; il y a là des réserves de soie et des réserves de thé; il y a aussi des amas de vieux bronzes, vases ou brûle-parfums, empilés jusqu'à hauteur d'homme.
Mais c'est encore l'église qui demeure la mine la plus extraordinaire, la caverne d'Ali-Baba, la plus remplie. Outre les objets anciens apportés de la «Ville violette», l'Impératrice y avait fait entasser tous les cadeaux reçus, il y a deux ans, pour son jubilé. (Et le défilé des mandarins qui, en cette occasion, apportèrent des présents à la souveraine avait, paraît-il, une lieue de longueur et dura toute une journée.)
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Dans la nef, dans les bas-côtés, les monceaux de caisses et de boîtes s'élèvent jusqu'à mi-hauteur des colonnes. Malgré les bouleversements, malgré les pillages faits à la hâte par ceux qui nous ont précédés ici, Chinois, Japonais, soldats allemands ou russes, il reste encore des merveilles. Les plus énormes coffres, ceux d'en dessous, préservés par leur lourdeur même et par les amas de choses qui les recouvraient, n'ont même pas été ouverts. On s'est attaqué plutôt aux innombrables bibelots posés par-dessus, et enfermés pour la plupart dans des guérites de verre ou des écrins de soie jaune: bouquets artificiels en agate, en jade, en corail, en lapis; pagodes et paysages tout bleus, en plumes de martin-pêcheur prodigieusement travaillées; pagodes et paysages en ivoire, avec des milliers de petits bonshommes; oeuvres de patience chinoise, ayant coûté des années de travail, et aujourd'hui brisées, crevées à coups de baïonnette, les débris de leurs grandes boîtes de verre jonchant le sol et craquant sous les pas.
Les robes impériales, en lourde soie, brochées de dragons d'or, traînent par terre, parmi les cassons de toute espèce. On marche dessus; on marche sur des ivoires ajourés, sur des vitres, des broderies, des perles.
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Il y a des bronzes millénaires, pour les collections d'antiquités de l'Impératrice; il y a des paravents que l'on dirait sculptés et brodés par les génies et les fées; il y a des potiches anciennes, des cloisonnés, des craquelés, des laques. Et certaines caisses en dessous, portant l'adresse d'empereurs défunts depuis un siècle, renferment encore des présents qui étaient venus pour eux des provinces éloignées et que personne n'avait jamais pris la peine de déballer. La sacristie enfin de l'étonnante cathédrale contient, dans des séries de cartons, tous les somptueux costumes pour les acteurs du théâtre de l'Impératrice, avec leurs coiffures à la mode des vieux temps chinois.
Cette église, emplie de richesses païennes, a gardé là-haut ses orgues, muettes depuis quelque trente ans. Et nous montons, mon camarade et moi, dans la tribune, pour faire à nouveau résonner sous la voûte des chants de Bach ou d'Hændel, tandis qu'en bas nos chasseurs d'Afrique, enfoncés jusqu'aux genoux dans les ivoires, dans les soies, dans les costumes de cour, continuent de travailler au déblayement.
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