Vers dix heures ce matin, par les sentiers du grand bois impérial, qu'habitent en ces jours d'abomination les chiens, les pies et les corbeaux, je m'en vais, de l'autre côté de la «Ville violette», visiter le «Palais des ancêtres», gardé aujourd'hui par notre infanterie de marine, et qui était le saint des saints, le panthéon des empereurs morts, le temple dont on n'approchait même pas.

C'est dans une région particulièrement ombreuse; en avant de la porte d'entrée, les arcs de triomphe laqués de vert, de rouge et d'or, tourmentés et légers sur des pieds frêles, s'emmêlent aux ramures sombres: les énormes cèdres, les énormes cyprès tordus de vieillesse abritent et font verdir les monstres de marbre accroupis devant le seuil.

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Une fois franchie la première enceinte, on en trouve naturellement une seconde. Toujours à l'ombre froide des vieux arbres, les cours se succèdent, magnifiquement funèbres, pavées de larges dalles entre lesquelles pousse une herbe de cimetière; chacun des cèdres, chacun des cyprès qui jette là son obscurité est entouré à la base d'une ceinture de marbre et semble sortir d'une corbeille sculptée. Tout est saupoudré de milliers de petites aiguilles résineuses qui éternellement tombent des branches. Des brûle-parfums géants, en bronze terni par les siècles, posent sur des socles, avec des emblèmes de mort.

Les choses, ici, portent un sceau jamais vu de vétusté et de mystère.
Et c'est bien un lieu unique, hanté par des mânes d'empereurs chinois.

Sur les côtés, des temples secondaires, dont les murailles de laque et d'or ont pris avec le temps des nuances de vieux cuir de Cordoue, renferment les pièces démontées des énormes catafalques, et les emblèmes, les objets sacrés pour l'accomplissement des rites funéraires. Là, tout est incompréhensible et d'aspect effroyable; on se sent profondément étranger à l'énigme des formes et des symboles.

Enfin, dans la dernière cour, sur une terrasse de marbre blanc, où sont postées en faction des biches de bronze, le palais des Ancêtres dresse sa façade aux ors ternis et sa haute toiture de faïence jaune.

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C'est une salle unique, immense, grandiose et sombre, tout en or fané, mourant, passé au rougeâtre de cuivre. Au fond, s'alignent neuf portes mystérieuses, dont les doubles battants somptueux ont été scellés de cachets à la cire. Au milieu, sont restées les tables sur lesquelles on posait pieusement les repas pour les Mânes des ancêtres—et où, le jour de la prise de la «Ville jaune», nos soldats qui avaient faim furent heureux de trouver toute servie une collation imprévue. Et à chaque extrémité de la salle sonore, des carillons et des instruments à cordes attendent l'heure, qui ne reviendra peut-être jamais plus, de faire de la musique aux Ombres; longues cithares horizontales, rendant des sons graves et que supportent des monstres d'or aux yeux fermés; carillons gigantesques, l'un de cloches, l'autre de plaques de marbre et de jade suspendues par des chaînes d'or, et tous deux surmontés de grandes bêtes fantastiques, qui déploient leurs ailes d'or, dans la pénombre éternelle, vers les plafonds d'or.

Il y a aussi des armoires de laque, grandes comme des maisons, contenant des collections de peintures anciennes roulées sur des bâtons d'ébène ou d'ivoire et enveloppées dans des soies impériales.