Maintenant, du reste, c'est décidément le soir: le froid commence de me prendre, même dans mon kiosque vitré. Le soleil, qui sur notre France est à son apogée méridienne, ici tombe, tombe, triste boule rouge qui n'a plus ni chaleur ni rayons, et qui va s'abîmer derrière le Lac des Lotus, dans une buée d'hiver.

En quelques minutes, arrive le froid des nuits; j'ai la sensation comme d'une descente brusque dans un caveau plein de glace,—en même temps que je retrouve la petite furtive angoisse d'être exilé très loin, au milieu d'étrangetés qui s'assombrissent.

Et j'accueille en amis mes deux serviteurs qui viennent me chercher pour rentrer au palais du Nord, m'apportant un manteau.

VI

Mercredi 24 octobre.

Le même soleil radieux se lève sur nos galeries vitrées, et nos jardins, et nos bois saupoudrés de gelée blanche qui vont de plus en plus s'effeuillant.

Et chaque jour, c'est la même activité de nos soldats menant leurs équipes de Chinois qui déblayent la nef gothique; ils séparent avec soin les merveilles restées intactes, ou peu s'en faut, de tout ce qui n'est plus qu'irréparables débris. A travers nos cours, le va-et-vient est continuel, de meubles, de bronzes précieux promenés sur des brancards; tout cela, inventorié au fur et à mesure, sort de l'église ou du presbytère, va s'installer dans des locaux inutilisables en ce moment pour nos troupes, en attendant qu'on le transporte au palais des Ancêtres, où on le laissera dormir sous scellés.

Et nous en avons tant vu, de ces choses magnifiques, tant vu que ça devient satiété et lassitude. Les plus étonnantes découvertes, faites au fond des plus vieilles caisses, ont cessé de nous étonner; rien ne nous plaît plus pour la décoration—oh! si passagère!—de nos appartements; rien n'est assez beau pour nos fantaisies d'Héliogabale—qui n'auront pas de lendemain, puisqu'il faut, dans peu de jours, que l'inventaire soit terminé, et que nos longues galeries, redevenues modestes, soient morcelées en chambres d'officier et en bureaux.

En fait de découvertes, nous avons ce matin celle d'un amas de cadavres: les derniers défenseurs de la «Ville impériale», tombés là, au fond de leur tranchée suprême, en tas, et restés enchevêtrés dans leurs poses d'agonie. Les corbeaux et les chiens, descendus an fond du trou, leur ont vidé le thorax, mangé les intestins et les yeux; dans un fouillis de membres n'ayant presque plus de chair, on voit des épines dorsales toutes rouges se contourner parmi des lambeaux de vêtements. Presque tous ont gardé leurs souliers, mais ils n'ont plus de chevelure: avec les chiens et les corbeaux, d'autres Chinois évidemment sont descendus aussi dans le trou profond et ont scalpé ces morts pour faire de fausses queues. Du reste, les postiches pour hommes étant en honneur à Pékin, tous les cadavres qui gisent dans nos environs ont la natte arrachée avec la peau et laissent voir le blanc de leur crâne.

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