Aujourd'hui, je quitte de bonne heure et pour toute la journée notre «palais du Nord», ayant à me rendre dans le quartier des Européens, auprès de notre ministre. A la légation d'Espagne, où il a été recueilli, il est toujours alité, mais convalescent, et je pourrai lui faire enfin les communications dont j'ai été chargé par l'amiral.
Voici quatre jours que je n'avais franchi les murailles rouges de la «Ville impériale», que je n'étais sorti de notre solitude superbe. Et quand je me retrouve au milieu de la laideur des petites ruines grises dans les rues banales de la «Ville tartare», dans le Pékin de tout le monde, dans le Pékin que tous les voyageurs connaissaient, j'apprécie mieux l'étrangeté unique de notre grand bois, de notre grand lac, et de nos splendeurs défendues.
Cette ville du peuple cependant paraît déjà moins funèbre que le jour de mon arrivée, sous le vent de neige. Ainsi qu'on me l'avait dit, les gens ont commencé à revenir; en ce moment Pékin se repeuple; même dans les quartiers les plus détruits, des boutiques sont rouvertes, on rebâtit des maisons, et déjà se reprennent les humbles et comiques petits métiers exercés le long des rues, sur des tables, sous des tentes, sous des parasols,—à ce chaud soleil de l'automne chinois, ami des myriades de pauvres hères qui n'ont pas de feu.
VII
AU TEMPLE DES LAMAS
Le temple des Lamas, le plus vieux sanctuaire de Pékin et l'un des plus singuliers du monde, contient à profusion des merveilles d'ancienne orfèvrerie chinoise et d'inestimables bibliothèques.
On l'a très peu vu, ce temple précieux, bien qu'il ait duré des siècles. Avant l'invasion européenne de cette année, l'accès en était strictement interdit aux «barbares d'Occident». Et depuis que les alliés sont maîtres de Pékin, on n'y est guère allé non plus; il a pour sauvegarde sa situation même, contre l'angle de la muraille tartare, dans une partie tout à fait morte de cette ville—qui se meurt de siècle en siècle, par quartiers, comme se dessèchent branche par branche les vieux arbres.
Quand j'y viens aujourd'hui en pèlerinage avec les membres de la légation de France, nous y pénétrons tous pour la première fois de notre vie.
Pour nous y rendre, sous le vent glacé et l'éternelle poussière, nous avons d'abord traversé le «marché de l'Est», trois ou quatre kilomètres d'un Pékin insolite et lamentable, un Pékin de crise et de déroute, où tout se vend par terre, étalé sur les immondices et sur la cendre. A la guenille et à la ferraille se mêlent d'introuvables choses, que des générations de mandarins s'étaient pieusement transmises; les vieux palais détruits ont vomi là, comme les maisons de pauvres, leur plus étonnant contenu séculaire; des débris sordides et des débris merveilleux; à côté d'une loque empestée, un bibelot de trois mille ans. Le long des maisons, à perte de vue, pendent à des clous des défroques de morts et de mortes, formant une boutique à la toilette extravagante et sans fin; des fourrures opulentes de Mongolie, volées chez des riches; des costumes clinquants de courtisane, ou des robes en soies lourdes et magnifiques, ayant appartenu à des grandes dames disparues. La populace chinoise—qui aura cent fois plus fait que l'invasion des alliés pour le pillage, l'incendie et la destruction de Pékin,—la basse populace uniformément sale, en robe de coton bleu, avec de mauvais petits yeux louches, grouille, pullule là dedans, innombrable et pressée, soulevant la poussière et les microbes en tourbillons noirs. Et d'ignobles drôles à longue queue circulent au milieu de la foule, offrant pour quelques piastres des robes d'hermine ou des renards bleus, des zibelines admirables, dans la hâte de s'en défaire et la peur d'être pris.
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