L'eau, en cette région de moindre profondeur, a perdu son beau bleu, auquel nous venions si longuement de nous habituer; elle devient trouble, jaunâtre, et le ciel, pourtant sans nuages, est décidément triste. La tristesse d'ailleurs se dégage, au premier aspect, de cet ensemble, dont nous allons sans doute pour longtemps faire partie…

Mais voici qu'en approchant tout change, à mesure que monte le soleil, à mesure que se détaillent mieux les beaux cuirassés reluisants et les couleurs mêlées des pavillons de guerre. C'est vraiment une étonnante escadre, qui représente ici l'Europe, l'Europe armée contre la vieille Chine ténébreuse. Elle occupe un espace infini, tous les côtés de l'horizon semblent encombrés de navires. Et les canots, les vedettes à vapeur s'agitent comme un petit peuple affairé entre les grands vaisseaux immobiles.

Maintenant les coups de canon partent de tous côtés pour la bienvenue militaire à notre amiral; au-dessous du voile de fumées sombres, les gaies fumées claires de la poudre s'épanouissent en gerbes, se promènent en flocons blancs; le long de toutes les mâtures de fer, montent et descendent en notre honneur des pavillons tricolores; on entend partout les clairons sonner, les musiques étrangères jouer notre Marseillaise,—et on se grise un peu de ce cérémonial, éternellement pareil, mais éternellement superbe, qui emprunte ici une magnificence inusitée au déploiement de ces flottes.

Et puis le soleil, le soleil à la fin s'est réveillé et flamboie, nous apportant pour notre jour d'arrivée une dernière illusion de plein été, dans ce pays aux saisons excessives, qui avant deux mois commencera de se glacer pour un long hiver.

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Quand le soir vient, nos yeux, qui s'en lasseront bientôt, s'amusent, cette première fois, de la féerie à grand spectacle que les escadres nous donnent. L'électricité s'allume soudainement de toutes parts, l'électricité blanche, ou verte, ou rouge, ou clignotante, ou scintillante à éblouir; les cuirassés, au moyen de jeux de lumière, causent les uns avec les autres, et l'eau reflète des milliers de signaux, des milliers de feux, pendant que les longues gerbes des projecteurs fauchent l'horizon, ou passent dans le ciel comme des comètes en délire. On oublie tout ce qui couve de destruction et de mort, sous ces fantasmagories, dans des flancs effroyables; on est pour l'instant comme au milieu d'une ville immense et prodigieuse, qui aurait des tours, des minarets, des palais, et qui se serait improvisée, par fantaisie, en cette région de la mer, pour y donner quelque fête nocturne extravagante.

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25 septembre.

Nous ne sommes qu'au lendemain, et déjà rien ne se ressemble plus. Dès le matin la brise s'est élevée,—à peine de la brise, juste assez pour coucher sur la mer les grands panaches obscurs des fumées, et déjà les lames se creusent, dans cette rade ouverte, peu profonde, et les petites embarcations en continuel va-et-vient sautillent, inondées d'embruns.

Cependant un navire aux couleurs allemandes arrive lentement du fond de l'horizon, comme nous étions arrivés hier: c'est la Herta, tout de suite reconnue, amenant le dernier des chefs militaires que l'on attendait à ce rendez-vous des peuples alliés, le feld-maréchal de Waldersee. Pour lui, recommencent alors les salves qui nous avaient accueillis la veille, tout le cérémonial magnifique; les canons de nouveau épandent leurs nuages, mêlent des ouates blanches aux fumées noires, et le chant national de l'Allemagne, répété par toutes les musiques, s'éparpille dans le vent qui augmente.