Il souffle toujours plus fort, ce vent, plus fort et plus froid, mauvais vent d'automne, affolant les baleinières, les vedettes, tout ce qui circulait hier si aisément entre les groupes d'escadre.

Et cela nous présage de tristes et difficiles jours, car, sur cette rade incertaine qui devient dangereuse en une heure, il va falloir débarquer des milliers de soldats envoyés de France, des milliers de tonnes de matériel de guerre; sur l'eau remuée, il va falloir promener tant de monde et tant de choses, dans des chalands, dans des canots, par les temps glacés, même par les nuits noires, et les conduire à Takou, par-dessus la barre changeante du fleuve.

Organiser toute cette périlleuse et interminable circulation, ce sera là surtout, pendant les premiers mois, notre rôle, à nous marins,—rôle austère, épuisant et obscur, sans apparente gloire…

II

A NING-HAÏ

3 octobre 1900.

Dans le fond du golfe de Petchili, la grève de Ning-Haï, éclairée par le soleil levant. Des chaloupes sont là, des vedettes, des baleinières, des jonques, l'avant piqué dans le sable, débarquant des soldats et du matériel de guerre, au pied d'un immense fort dont les canons restent muets. Et c'est, sur cette plage, une confusion et une Babel comme on n'en avait jamais vu aux précédentes époques de l'histoire; à l'arrière de ces embarcations, d'où descend tant de monde, flottent pêle-mêle tous les pavillons d'Europe.

La rive est boisée de bouleaux et de saules, et, au loin, les montagnes, un peu bizarrement découpées, dressent leurs pointes dans le ciel clair. Rien que des arbres du Nord, indiquant qu'il y a dans ce pays des hivers glacés, et cependant le soleil matinal déjà brûle, les cimes là-bas sont magnifiquement violettes, la lumière rayonne comme en Provence.

Il y a de tout sur cette grève, parmi des sacs de terre qu'on y avait amoncelés pour de hâtives défenses. Il y a des cosaques, des Autrichiens, des Allemands, des midships anglais à côté de nos matelots en armes; des petits soldats du Japon, étonnants de bonne tenue militaire dans leurs nouveaux uniformes à l'européenne; des dames blondes, de la Croix-Rouge de Russie, affairées à déballer du matériel d'ambulance; des bersaglieri de Naples, ayant mis leurs plumes de coq sur leur casque colonial.

Vraiment, dans ces montagnes, dans ce soleil, dans cette limpidité de l'air, quelque chose rappelle nos côtes de la Méditerranée par les beaux matins d'automne. Mais là, tout près, une vieille construction grise sort des arbres, tourmentée, biscornue, hérissée de dragons et de monstres: une pagode. Et, sur les montagnes du fond, cette interminable ligne de remparts, qui serpente et se perd derrière les sommets, c'est la Grande Muraille de Chine, confinant à la Mandchourie.