D'après l'orientation du couchant d'or pâle, je crois voir que la route suivie est bonne; si cependant il n'avait pas compris où j'ai l'intention de me rendre, mon mafou, comme il ne parle que chinois, je me trouverais fort au dépourvu.

* * * * *

Ce retour me paraît interminable, dans le froid du soir.

A la fin cependant voici là-bas, en silhouette déjà grise devant le ciel, la montagne factice des parcs impériaux, avec ses petits kiosques de faïence et ses vieux arbres tordus, qui se groupent et s'arrangent comme sur les laques, dans les paysages précieusement peints. Et voici la muraille rouge sang et l'une des portes d'émail jaune de la «Ville impériale», avec deux factionnaires de l'armée alliée qui me présentent les armes. Là, je me reconnais, je suis chez moi, et je congédie mon guide pour entrer seul dans cette «Ville jaune», de laquelle du reste, à cette heure-ci, on ne le laisserait plus sortir.

La «Ville impériale» ou «Ville jaune», ou «Ville interdite», murée de si terribles murs au milieu même de l'énorme Pékin aux enceintes babyloniennes, est bien plus un parc qu'une ville, un bois d'arbres séculaires—de l'espèce sombre des cyprès et des cèdres—qui peut avoir deux ou trois lieues de tour; quelques très anciens temples y émergent d'entre les branches, et aussi quelques palais récents dus aux fantaisies de l'Impératrice régente. Ce grand bois, où je pénètre ce soir comme chez moi, à aucune époque précédente de l'histoire n'avait été violé par les étrangers; les ambassadeurs eux-mêmes n'en passaient jamais les portes; jusqu'à ces derniers jours, il était demeuré inaccessible aux Européens et profondément inconnu.

Elle entoure, cette «Ville jaune», elle protège, derrière une zone de tranquillité et d'ombre, la plus mystérieuse encore «Ville violette», résidence des Fils du Ciel, qui y occupe, au centre, un carré dominateur, défendu par des fossés et de doubles remparts.

Et quel silence, ici, à cette heure! Quel lugubre désert que tout ce lieu! La mort plane à présent sur ces allées, qui jadis voyaient passer des princesses promenées dans des palanquins, des impératrices suivies de soyeux cortèges. Depuis que les hôtes habituels ont pris la fuite et que les «barbares d'Occident» occupent leur place, on ne rencontre plus personne dans le bois, si ce n'est, de loin en loin, une patrouille, un piquet de soldats d'une nation ou d'une autre. Et on n'y entend guère que le pas des sentinelles devant les palais ou les temples; ou bien, autour de quelque cadavre, le cri des corbeaux et le triste aboiement des chiens mangeurs de morts.

J'ai d'abord à traverser une région où il n'y a que des arbres, des arbres qui ont vraiment des tournures chinoises, et dont l'aspect suffirait à donner la notion et la petite angoisse de l'exil; la route s'en va là-dessous, inquiétante, soudainement assombrie par les vieilles ramures qui y font le crépuscule presque nocturne. Sur l'herbe rase, fanée par l'automne, sautillent des pies attardées. Sautillent aussi, dansent en rond noir avant de se coucher, des corbeaux dont les croassements s'amplifient et font peur au milieu du froid et du silence. Et là-bas, des chiens, dans une sorte de clairière où tombe un peu de lueur, traînent une longue chose qui a forme humaine. Après la déroute, les défenseurs de la «Ville jaune» sont venus mourir n'importe où dans le bois, et les moyens ont manqué pour les ramasser tous….

Au bout d'un quart d'heure, apparition de la «Ville violette», dont un angle surgit devant moi au détour du chemin. Elle se découvre lentement, toujours muette et fermée, bien entendu, comme un colossal tombeau. Ses longues murailles droites, au-dessus de ses fossés pleins d'herbages, vont se perdre dans les lointains confus et déjà obscurs. Le silence semble s'exagérer à son approche, comme si elle en condensait, comme si elle en couvait, du silence, dans son enceinte effroyable,—du silence et de la mort.

Un coin du «Lac des Lotus» commence maintenant de s'indiquer, comme un morceau de miroir clair, renversé parmi des roseaux pour recueillir les derniers reflets du ciel; je vais passer tout au bord, devant l'«Ile des Jades», où mène un pont de marbre,—et je sais d'avance, pour l'avoir journellement vue, la féroce grimace chinoise que me réservent les deux monstres gardiens de ce pont, depuis des siècles accroupis sur leur socle.