Par les portes ouvertes sur les marches si blanches qui y montent, de gentils débris de toutes sortes dévalent en cascade: cassons de porcelaines impériales, cassons de laques d'or, petits dragons de bronze tombés les pattes en l'air, lambeaux de soies roses et grappes de fleurs artificielles. Les barbares ont passé par là, mais lesquels? Pas les Français assurément, pas nos soldats, car jamais cette partie de la «Ville jaune» ne leur a été confiée, jamais ils n'y sont venus.
Dans les cours intérieures, d'où s'envole à notre approche une nuée de corbeaux, même désastre: le sol est jonché de pauvres objets élégants et délicats, un peu féminins, que l'on a détruits à plaisir. Et, comme c'est un massacre tout récent, les étoffes légères, les fleurs en soie, les lambeaux de parures n'ont même pas perdu leur fraîcheur.
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«Au fond de la deuxième cour, la deuxième chambrer à gauche!…» Voici… Il y reste un trône, des fauteuils, un grand lit très bas, sculpté par la main des génies. Mais tout est saccagé. A coups de crosse sans doute, on a brisé les glaces sans tain à travers lesquelles la souveraine pouvait contempler les miroitements du lac et la floraison rose des lotus, les ponts de marbre, les îlots, tout le paysage imaginé et réalisé pour ses yeux; et on a mis en pièces une soie blanche très fine, tendue aux murs, sur laquelle une artiste exquis avait jeté au pinceau, en teintes pâles, d'autres lotus beaucoup plus grands que nature, mais languissants, courbés par quelque vent d'automne, et à demi effeuillés, semant leurs pétales…
Sous ce lit, où je regarde tout de suite, traînent des amas de papiers manuscrits, des soies, des loques charmantes. Et mes deux serviteurs, qui fourragent là dedans avec des bâtons, comme des chiffonniers, ont bientôt fait de ramener ce que je cherchais: l'un après l'autre, les deux petits souliers rouges, étonnants et comiques!
Ce ne sont pas de ces ridicules souliers de poupée, pour dame chinoise aux orteils contrefaits; l'Impératrice, étant une princesse tartare, ne s'était point déformé les pieds, qu'elle semble avoir, du reste, très petits par nature. Non, ce sont des mules brodées, de tournure très normale; mais leur extravagance est seulement dans les talons, qui ont bien trente centimètres de haut, qui prennent sous toute la semelle, qui s'élargissent par le bas comme des socles de statue: sans quoi l'on tomberait, qui sont des blocs de cuir blanc tout à fait invraisemblables.
Je ne me représentais pas que des souliers de femme pouvaient faire tant de volume. Et comment les emporter, à présent, pour n'avoir pas l'air de pillards aux yeux des factionnaires ou des patrouilles que nous risquons de trouver en chemin?
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Osman imagine alors de les suspendre par des ficelles à la ceinture de Renaud, sous sa longue capote d'hiver aux pans dissimulateurs. Et c'est admirable comme escamotage; en marche même—car nous le faisons marcher pour être plus sûrs,—on ne devinerait rien… Je ne me sens d'ailleurs aucun remords et je me figure que si elle pouvait, de si loin, voir la scène, l'encore belle Impératrice, elle serait la première à en sourire…
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