Sous le brûlant soleil, à l'ombre rare des vieux cèdres poudreux, retournons maintenant bon pas à mon palais de la Rotonde, où j'aurai à peine deux heures lumineuses et tièdes, dans mon kiosque vitré, pour travailler avant la tombée du froid et de la nuit.

Je suis charmé, chaque fois que je remonte dans ce palais, de retrouver le silence sonore de ma haute esplanade qu'entoure le faîte crénelé des remparts; esplanade artificielle, d'où l'on domine de partout des paysages artificiels, mais immenses et séculaires,—et surtout interdits, interdits depuis qu'ils existent, et jamais vus jusqu'à ces jours par des yeux d'Européens.

Tout est tellement chinois ici qu'on y est pour ainsi dire au coeur même du pays jaune, dans une Chine quintessenciée et exclusive. Ces jardins suspendus étaient un lieu de choix pour les rêveries ultra-chinoises d'une intransigeante Impératrice, qui rêva peut-être de refermer, comme dans les vieux temps, son pays au reste du monde, et qui voit aujourd'hui crouler à ses pieds son empire, vermoulu de toutes parts autant que ses myriades de temples et ses myriades de dieux en bois doré…

L'heure magique, ici, est celle où l'énorme boule rouge qu'est le soleil chinois des soirs d'automne éclaire avant de mourir les toits de la «Ville violette». Et je sors chaque fois de mon kiosque à cette heure-là pour revoir encore ces aspects uniques au monde.

Comparée à ceci, quelle laideur barbare offre la vue à vol d'oiseau d'une de nos villes d'Europe: amas quelconque de pignons difformes, de tuiles grossières; toits sales plantés de cheminées et de tuyaux de poêle, avec en plus l'horreur des fils électriques entre-croisés en réseau noir! En Chine, où l'on dédaigne assurément trop le pavage et la voirie, par contre tout ce qui s'élève un peu haut dans l'air—domaine des Esprits protecteurs au vol incessant—est toujours impeccable. Et cet immense repaire des empereurs, aujourd'hui vide et mort, étale pour moi seul, en cet instant du soir, le luxe prodigieux de ses toitures d'émail.

Malgré leur vieillesse, elles étincellent encore sous ce soleil rougissant, les pyramides de faïence jaune aux contours arqués avec une grâce qui nous est inconnue; à tous les angles de leurs sommets, des ornements simulent de grandes ailes, et puis en bas, vers les bords, viennent les rangées de monstres, dans ces mêmes poses qui se recopient de siècle en siècle, qui sont consacrées et immuables.

Elles étincellent, les pyramides de faïence jaune. Jusque dans le lointain, sur le bleu cendré du ciel où flotte l'éternelle poussière, on dirait une ville en or,—et ensuite une ville de cuivre rouge, à mesure que le soleil s'en va…

Et le silence d'abord de toutes ces choses, et puis cet ensemble de croassements qui s'élève de partout à l'instant du coucher des corbeaux, et ce froid de mort qui soudainement tombe en suaire sur cette magnificence de l'émail, dès que le soleil s'éteint….

* * * * *

Ce soir, comme avant-hier, en quittant le palais de la Rotonde, nous passons sans nous arrêter devant notre palais du Nord pour aller chez monseigneur Favier.